« A votre tour, Dimitri… et surtout que votre histoire soit drôle! demande Mme d'Elzanges, qui a noué ses mains derrière sa nuque.

— Comme il vous plaira, chère petite folle, répond de sa voix gutturale le colonel Karénine, qui, géant jovial et taillé pour des travaux d'héraclide, s'appuie au bastingage. Je vais vous conter une simple histoire de chambrée… une des légendes qui courent dans le régiment des dragons de Nijnii-Novgorod que j'ai l'honneur de commander.

— Vive l'armée! interrompt Mme Le Houssel, qui esquisse, amusée, le salut militaire.

— En manière de prologue, je dois vous dire d'abord qu'il n'est pas de cavaliers plus braves et plus audacieux, de sabreurs plus héroïques que ceux-là, qu'ils furent en toute occasion les premiers à répondre à l'appel dès qu'il s'agissait de marcher à la mort, de se sacrifier, de risquer les parties les plus folles, de se ruer un contre cent… On jurerait qu'ils ont incarné les âmes des cuirassiers magnifiques qui tombèrent par milliers avec Montbrun, pour Napoléon, en chargeant sur les redoutes de Borodino… J'ajoute qu'ils sont absolument persuadés que notre bon Dieu à nous, le Dieu des batailles, leur a réservé à jamais au ciel un coin particulier et que les portes de là-haut s'ouvriront d'autorité devant eux… »

Le colonel vide d'un trait le calice de cristal plein d'eau-de-vie qu'il chauffait de ses doigts, et reprend :

« Transportez-vous maintenant par la pensée, mesdames, aux abords du paradis… le paradis des naïves images de piété, que barrent, comme quelque parc impérial, d'inaccessibles murailles et que garde saint Pierre, fidèle et quinteux serviteur au long nez crochu chaussé de lunettes d'usurier, au dos incurvé sous le poids des années… Le crépuscule tombe… Le soleil rosit de ses rayons obliques les dômes majestueux des palais où les anges donnent leur concert accoutumé… Harassé de fatigue, impatient de goûter un peu de repos après une journée de contrôle pénible, l'ancien pêcheur est en train de tirer des chaînes et des verrous, lorsqu'une plainte lamentable, douloureuse, humble, comme d'une mendiante à bout de souffle qui implore la charité, lui fait retourner la tête… Boitant très bas, coiffée d'un bonnet reprisé de paysanne, des médailles et des scapulaires au cou, la mine ahurie, la face tellement ridée qu'on la croirait voilée de toiles d'araignée, mais avec des yeux d'enfant, de douceur résignée, de ferveur confiante, qui sont presque décolorés, une vieille femme agite ses bras maigres au détour de la route, se désespère, s'affole…

« — M'sieur l'apôtre, sanglote-t-elle, pardonnez-moi si j'arrive en retard… Les autres marchaient tellement vite… Je n'ai pu les suivre… Mes jambes sont si faibles, si usées… De grâce, ayez pitié de ma détresse, permettez-moi d'entrer chez le Père éternel! »

« Rogue, de méchante humeur, le vénérable concierge a toisé de haut l'importune, grommelle :

« — L'heure est passée, ma bonne dame, je ne connais que le règlement!

« — Daignez considérer, je vous prie, un instant, m'sieur le grand saint, insiste-t-elle, que je fus sur la terre un modèle de vertu, que je m'appliquai à résister de mon mieux aux tentations du démon, de ne pas commettre le moindre péché, que je renonçai à tous les délices de la chair et de la table pour me vouer uniquement au culte du Seigneur et que l'on parle déjà de me canoniser!