A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux,
Et mes yeux ont toujours leur clarté coustumière.
J'ay ma première force et ma santé première,
Et je me trouve propre à tout ce que je veux…
Si des autres humains j'écoute les discours,
Nul excès violent n'a troublé mes beaux jours.
Cependant les dernières années de la vie du bonhomme Gombauld furent tout à fait misérables, et surtout après la chute du surintendant Fouquet, le besoin se fit plus que jamais sentir dans son pauvre intérieur. Ce fut probablement pendant cette période de son existence que, sentant ses idées religieuses s'exalter, il composa un certain nombre d'écrits de polémique. Nous n'avons pas pu assigner de date précise à ces divers Traités, dont les premiers doivent remonter vers 1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs années après la mort de son ami et coreligionnaire; mais il nous semble naturel d'en attribuer le plus grand nombre à cette époque: «J'ay déjà dit, rapporte Tallemant au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit un huguenost à brusler. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse et croit, s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il dit, à propos d'ouvrages chrestiens, à un de mes beaux-frères, qu'il avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui avoient esté inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui en approchast.—Une nuict, disoit-il, que je n'avois point dormy, j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict dans ma cheminée: c'estoit l'esté, il n'y avait point de feu; je me lève, j'y trouve une fort grosse et belle plume de pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces prières.—Il vouloit qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part. Après, il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garçon de n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour sur Nostre Père avec cette mesme plume tomba dans le feu comme si ses mains eussent esté de beurre et que ces papiers se consummèrent tous en un instant. A propos de religion, il est si emporté sur cela, qu'il trouve que Mme de Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique[63].»
[63] Tallemant, Historiettes, II, 472-473.
A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilité à l'auteur des Historiettes, et qui prouvent que le vieux poëte commençait, suivant l'expression populaire, à tomber en enfance, ces traités sur la religion ne manquent pas d'un certain intérêt. Publiés en 1669 à Amsterdam par Conrart, ils furent réimprimés en 1676, et le premier, le plus considérable de tout le volume, contient des considérations fort judicieuses sur la religion chrétienne en général. Les autres concernent plus spécialement le protestantisme, la Religion prétendue Réformée, comme on disait alors. C'est d'abord un Traité de l'Eucharistie, puis un Discours contenant les raisons pour lesquelles l'auteur préfère la religion réformée à la religion romaine; et l'ouvrage se termine par cinq Lettres sur ce même sujet.
C'était de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld estimait le plus. Il les avait composés par un motif de charité, dans le dessein de faire connaître la vérité à ceux qu'il croyait dans l'erreur, et d'affermir dans la bonne créance ceux qui y étaient nés ou qui l'avaient embrassée. Il se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la plupart de ceux qui écrivaient sur ces matières faisaient de trop gros livres, entassant preuves sur preuves, autorités sur autorités, sans se soucier ni de la clarté ni de l'ordre; et l'autre, qu'ils s'imaginaient sans doute que la doctrine et l'élégance étaient incompatibles[64].—«Pour faire voir qu'ils se trompoient en cela, il composa ses Considérations sur la Religion chrétienne, lorsqu'il était encore dans la vigueur de l'âge, et il fit voir véritablement qu'on peut estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein, solide et élégant. Ayant communiqué cette pièce à plusieurs de ses amis et mesme à quelques-uns de la religion romaine, elle fut estimée de tous, et cela lui donna courage de faire le Traité de l'Eucharistie et un autre qu'il adresse à un de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les Lettres, il les a faites à un âge beaucoup plus avancé, excepté celle à un Proposant, qui est presque de même date que les Considérations.»