Il parut alors à Sens un gros et bel homme dont la physionomie annonçait trente ans, encore qu'il n'en eût que 20. Il passait pour très riche. Et, en effet, il l'était. Ses bras et sa poitrine étaient couverts de poils. Il avait le regard dur et presque féroce; mais son sourire l'adoucissait, et il souriait toujours en voyant de jolies femmes. L'aînée des demoiselles Linars était charmante; Fysitère la vit et en devint éperdument amoureux, quoiqu'il eût alors dans son sérail une femme mariée enlevée à Paris, de l'aveu du mari même; la soeur d'icelui, vendue par son père, et une superbe carmélite, leur cousine, qui s'était livrée elle-même, parce qu'elle était hystérique. Mais toutes ces maîtresses étaient alors enceintes, et Fysitère n'en jouissait que pour avoir des enfants. Il alla chez Mme Linars, pour lui demander en mariage Adélaïde.

Le velu, en voyant onze femmes dans une seule maison, tressaillit d'aise… Il étala sa fortune, et proposa d'épouser l'aînée. Trente mille francs de rente qu'il prouva (il en avait bien davantage!) le firent accepter sur-le-champ. Il rendit ensuite des visites jusqu'au mariage, et fit des présents, tant à sa prétendue qu'à la mère, aux belles-soeurs, à Lucie et Annette-Bar, les deux nièces, ainsi qu'à Geoline et à Marète, la femme de chambre et la cuisinière. Ce fut avec ces présents qu'il attaqua leur vertu… Mais il faut quelques préliminaires, qui fassent mieux connaître ce personnage.

Fysitère était un de ces hommes poilus qui descendent d'un mélange de notre espèce avec celle d'hommes-à-queue de l'isthme de Panama, et de l'île de Bornéo. Il était vigoureux comme dix hommes ordinaires; c'est-à-dire, qu'il en aurait battu dix à armes égales, et qu'il lui fallait, à lui seul, autant de femmes qu'à dix hommes.

A Paris, il avait acheté la femme d'un nommé Guae, un scélérat, qui la lui avait vendue et l'avait livrée. Fysitère la tenait exactement renfermée depuis. Il jouissait de cette infortunée, la plus provoquante des femmes, et qui avait beaucoup de tempérament, dix à 12 fois par jour. Ce qui la fatiguait tellement qu'elle lui avait donné le conseil d'acheter de leur père sa soeur cadette, nommée Doucète, qui partagerait le travail. Il le fit. Mais ces deux femmes avaient été bientôt sur les dents. Heureusement, un confesseur de nonnes découvrit alors pour le velu la religieuse hystérique, cousine des deux victimes; il la tira de son couvent, sous prétexte de lui faire prendre les eaux, et la livra au Fysitère, qu'elle occupa seule pendant quelques semaines. Ce qui avait reposé ses deux cousines.

C'est à cette époque que l'homme-à-queue était venu à Sens, et qu'il avait vu la famille Linars. Avant qu'il eût Mme Guae, on lui amenait trois filles couturières chaque matin. Mais les précautions qu'il était obligé de prendre pour sa santé, avec des créatures qu'il laissait libres, le dégoûtèrent de cette jouissance. D'ailleurs, comme il avait formé le projet de multiplier l'espèce des hommes-à-queue et d'en peupler l'île entière de Bornéo, pays originaire, il voulait pouvoir surveiller tous les enfants qui lui naîtraient. Ses trois femmes étant grosses, il ne voulait plus les fatiguer. Quand il fut lié avec Mme Linars, il aurait bien cherché à déflorer sa future, ou à se donner une des nièces; ou la cuisinière, ou la femme de chambre. Mais il trouva que tout cela avait ses inconvénients. Il réserva ce supplément de ressources pour après son mariage. La première qu'il attaqua, ce fut sa belle-mère future. Il lui fit un jour un présent de deux mille écus en espèces. Et, la voyant dans l'extase de la reconnaissance, il lui mit la main sous la jupe, en lui disant:

— Autant tous les six mois, si je vous le mets. Et ne craignez pas de faire du tort à votre fille! Elle n'en aura que trop de reste…

Comme il était extrêmement fort, tout en parlant, il la renversait, l'enfilait. La dame se trouva prise sans l'avoir prévu. Elle fut rabatelée une dizaine de fois, tant elle était vigoureusement contenue… Enfin devenue libre, elle lui dit:

— Oh, quel homme!

— Je suis tel (répondit-il) que votre fille et vous, quand vous m'aurez toutes deux, me donnerez vous-même des maîtresses, pour vous reposer.

La dame, qui aimait le jeu d'amour, sourit, en rougissant d'espérance et de plaisir.