Mais j'avais à ma cheminée sa chaussure rose à talons verts, à laquelle je rendais mon hommage tous les jours en l'honneur de la fille la plus pieuse et la plus dévouée qui ait jamais existé. Conquette-Ingénue, à qui je le dis le samedi, en fut transportée de joie. Elle darda sa langue, me fit sucer ses tétons, palper son poil soyeux, se mit à genoux, et dit avec ferveur:
— Mon Dieu! je vous remercie de m'avoir fait naître d'un si bon père! Nous ne vous offensons pas; je rends à mon papa en plaisirs délicieux les soins qu'il a pris de mon enfance. Je suis le baume et le charme de sa vie; il est le baume et le charme de la mienne! Bénissez-nous!
Elle fit trois signes de croix, baisa la terre, et se releva, en disant:
— Doux Jésus, qui le mettiez à Madeleine, elle était aussi votre fille; et en amour, vous le savez par expérience, rien n'est si voluptueux que l'inceste!…
Je fus si édifié de cette prière que je me propose de la faire recommencer, à la fin de nos parties.
Un instant après, à 8 heures et demie, toute la petite société, Traitdamour, Minone sa soeur, Conette sa maîtresse, Rosemauve, Cordaboyau et Brisemote, vinrent prendre langue pour la réunion du lendemain. Je donnai le mot et les retins à souper. Il y avait un excellent gigot de 18 livres, et du vin de Bourgogne, avec un pâté chaud. Après le repas, voulant les émoustiller tous, et moi-même, je fis lire par Rosemauve, devant nos hôtes, l'histoire suivante:
Chapitre XXXIV De l'homme-à-queue.
— Vous aimez les histoires, dis-je, ne voulant pas manger de pâté; nous aurons demain toute autre chose à faire: je vais en conter une, pendant que vous achèverez de souper.
Un rire d'aise précéda le silence.
Il y avait à Sens, une veuve encore belle, quoique mère de six filles, dont l'aînée, qui atteignait vingt ans et se nommait Adélaïde. La seconde, Sophie, n'en comptait pas encore dix-neuf; la troisième, Julie, en avait près de dix-huit; Justine dix-sept; Aglaé seize, et enfin Emilie, la cadette, quinze ans. Quant à la maman, mariée à treize, accouchée de son aînée à quatorze, elle avait trente-quatre ans. Mme Linars (c'est son nom) avait en outre deux nièces de quinze et vingt-deux ans, Lucie et Annette-Bar, une jolie femme de chambre de dix-huit, outre une cuisinière, grande et belle fille de vingt ans. Le mari avait mal fait ses affaires, avant que de mourir. La veuve ne soutenait sa nombreuse famille qu'avec le revenu de sa dot, qui rapportait cinq à six mille livres. On était gêné; car les nièces n'avaient que quinze cents livres de rentes entre elles deux. C'était onze jeunes personnes à entretenir avec 7500 francs.