Le dire! ne briserai-je pas ainsi l'attache qui tient ma Volonté?
BRÜNNHILDE, de même, à voix très basse.
C'est à la Volonté de Wotan que tu parles, en me disant quoi tu veux: qui suis-je, mais qui, sinon ta Volonté?
WOTAN
Qu'à jamais reste irrévélé ce secret, que je ne veux dire à personne: je te parle, mais c'est devant moi-même que je médite, devant moi seul. (D'une voix plus sourde encore et plus sinistre, les yeux fixés sur ceux de BRÜNNHILDE.) Lorsque l'attrait du jeune Amour se fut un peu fané pour moi, mon âme convoita la Puissance: dans l'impétueuse fougue d'une ambition farouche, je sus conquérir l'univers. J'asservis à des lois toutes les puissances du mal: seul, l'artificieux Loge, sous la forme d'une flamme errante, sut m'égarer, et m'échappa.—Mais je ne pus renoncer à l'Amour: dans l'omnipotence même, j'aspirais à l'Amour. Un fils des ténèbres a su, lui, s'affranchir de ce suprême lien: l'Amour, c'est un débile Nibelung, c'est Alberich qui l'a maudit, conquérant, par cet anathème, avec l'Or éclatant du Rhin, une puissance incommensurable. L'Anneau qu'il s'en était forgé, je le lui arrachai, par la ruse: mais je ne le rendis pas au Fleuve; j'en payai les créneaux de Walhall, du Burg bâti par les Géants, grâce auquel je domine le Monde. Celle à qui du passé rien n'est obscur[352-1], Erda, l'auguste, la savante Wala, m'avait fait rejeter cet Anneau, non sans me prophétiser une ruine définitive. J'en voulais savoir davantage; mais, sans répondre à mes questions, la sibylle avait disparu. J'en perdis toute sérénité; savoir! rongé du besoin de savoir, le Dieu bondit du ciel jusqu'aux entrailles du Monde. Charmée par un philtre d'amour, troublée dans l'orgueil de sa science, la Wala me répondit enfin[352-2]. Je l'avais connue; et c'est ainsi que vous eûtes pour mère[353-1], toi, Brünnhilde, avec tes huit sœurs[353-2], la plus savante sibylle du monde. Je vous élevai moi-même, dans l'espoir de détourner, grâce aux Walküres, les dangers que la Wala m'avait donnés à craindre—la chute ignominieuse des Dieux. Pour qu'à l'heure de la lutte l'ennemi nous trouvât forts, je vous chargeai de souffler l'héroïsme au cœur de nos anciens esclaves, au cœur de cette Humanité réduite, par notre despotisme, à courber passivement la tête sous des conventions fallacieuses. Nous avions éteint leur bravoure: votre tâche fut de la rallumer, de la diriger vers les batailles, de la soutenir dans les mêlées, d'exalter leur vigueur par la rudesse des guerres, pour que je pusse réunir, dans le palais du Walhall[353-3], d'intrépides multitudes armées[353-4].
BRÜNNHILDE
Ton palais, nous l'avons peuplé, sans nous lasser; moi-même, combien déjà t'ai-je amené de Héros![354-1] Notre zèle est toujours le même; quoi donc peut t'inquiéter encore?
WOTAN