C'est moi qui crie, moi qui t'éveille, suivant les formules du réveil, que je connais pour tous ceux qu'enferme un dur sommeil. Pour recueillir la science[484-1], pour profiter de l'originelle sagesse, j'ai parcouru le monde, voyagé beaucoup. Savante, nulle ne l'est plus que toi: tu sais les mystères de l'abîme[484-2], ceux des montagnes, ceux des vallées, ceux aussi des airs et des flots. Pas un être en qui ne vive ton âme: pas de cerveau qui ne pense pas ta pensée: rien, dit-on, qui te soit inconnu. C'est pour profiter de cette science que je t'ai arrachée au sommeil.

ERDA

Mon sommeil est rêve, mon rêve est pensée; ma pensée, l'empire du savoir. Mais, tandis que je dors, veillent les Nornes: dans la corde des destinées elles filent, tressent et pieusement ourdissent ce que je sais: que n'interroges-tu donc les Nornes?

LE VOYAGEUR

Esclaves du destin, comme le Monde, les Nornes filandières n'y pourraient changer rien; tandis que de ta science il m'est permis, qui sait? d'espérer apprendre comment enrayer la roue du rouet?

ERDA

Les actions humaines m'obscurcissent l'esprit[485-1]: moi-même, moi, l'Omnisciente, un Puissant m'a forcée jadis, en agissant. J'enfantai à Wotan une Fille-de-son-Désir: il lui confia de choisir, pour lui, le sort du combat des Héros. Elle est intrépide, et savante aussi[485-2]: pourquoi m'éveilles-tu donc et n'interroges-tu pas, sur ce que tu tiens à connaître, la fille de Wotan et d'Erda?

LE VOYAGEUR

C'est la Walküre que tu veux dire, Brünnhilde? La vierge a bravé le Dompteur-des-Tempêtes, là où le plus rudement lui-même se domptait: et ce que lui, le Maître du Combat, désirait faire, mais s'interdisait à soi-même par force,—elle a osé, la téméraire, l'accomplir pour son propre compte, elle, Brünnhilde, en le brûlant combat. Streitvater[486-1], pour punir la vierge, dans ses yeux a pressé le sommeil; c'est sur ce Roc qu'elle dort, profondément: devenue femme, celle qui fut divine ne s'éveillera plus que pour aimer un homme[486-2]. Que me servirait de l'interroger?

ERDA s'est abîmée dans ses pensées, et reprend, après un long silence.