BRÜNNHILDE,souriant.
Ingénu, adorable enfant! non, ta mère ne t'est point rendue. C'est toi-même que je suis, toi que j'aurai la joie d'être, si tu m'aimes. Ce que tu ne sais point, je le sais pour toi; mais je ne le sais que parce que je t'aime.—O Siegfried! Siegfried! victorieuse lumière! toi! c'est toi que j'ai toujours aimé; car c'est à moi, et à moi seule, qu'apparut la pensée de Wotan. La pensée, que jamais je n'eus le droit d'exprimer; que je n'ai point pensée, mais seulement sentie; pour laquelle j'ai lutté, combattu et plaidé; pour laquelle j'ai bravé celui qui la pensait; pour laquelle j'ai subi les liens du châtiment, parce que je ne l'avais point pensée, parce que je l'avais sentie seulement!—Car cette pensée—puisses-tu, toi, l'accomplir!—n'était en moi qu'Amour pour toi!
SIEGFRIED
Comme une merveille résonne ton chant suave, mais obscur m'en semble le sens. La splendeur de tes yeux m'illumine, et je la vois; la tiédeur de ton souffle m'effleure, et je la sens; ta voix chante, j'entends qu'elle est douce: mais ce qu'elle chante et ce qu'elle me veut dire m'étonne, et je ne le comprends pas. A saisir un passé lointain, je ne puis appliquer mon esprit, alors que tous mes sens ne voient et ne sentent que toi. C'est d'une palpitante Peur que tu m'as enchaîné: la Peur! la crainte! toi seule m'en as appris l'angoisse. Mon courage, rends-moi mon courage, paralysé par toi dans ces puissantes entraves!
BRÜNNHILDE l'éloigne doucement, et regarde vers la forêt.
J'aperçois là Grane[504-1], mon cheval bien-aimé: comme il se repaît de bon cœur, lui qui dormait aussi! En m'éveillant moi-même, Siegfried l'a réveillé.
SIEGFRIED
Ma vue à moi se repait des délices de ta bouche: mais une ardente soif brûle mes lèvres; que ta bouche, pâture de mes yeux, les rafraîchisse!
BRÜNNHILDE, lui indiquant de la main.
Là, je vois le bouclier qui ne me protégera plus, lui qui protégeait les Héros! Là, j'aperçois le heaume qui m'a couvert la tête, le heaume, qui ne la couvrira plus!