C'est l'ardente horde de Loge, qui, tout autour du Roc, flamboie. Il fait nuit encore: que ne filons et ne chantons-nous point?
LA DEUXIÈME, à la Première.
Pour que nous chantions et filions, où fixeras-tu notre câble?
LA PREMIÈRE NORNE se lève, et attache, cependant qu'elle chante, un câble d'or, par l'une de ses extrémités, à l'un des rameaux du sapin[514-1].
Qu'il en aille bien ou mal, j'attache le câble et chante.—Sous le Frêne-du-Monde, j'ai filé jadis, lorsque vaste, vigoureuse, verdoyait sur le tronc toute une forêt de rameaux sacrés; sous son frais ombrage bruissait une source, dont les flots, en courant, chuchotaient la sagesse: j'en chantais la divine essence.—Un Dieu hardi vint pour boire à la source; d'un de ses yeux, pour jamais abandonné, il acheta ce droit[515-1]: puis, sur le Frêne-du-Monde, Wotan rompit une branche; le Puissant se tailla sur le tronc la hampe d'une Lance. La blessure, au cours des longs âges, fit périr la forêt des branches; jaunies en chûrent les feuilles, desséché mourut l'arbre[516-1]: sinistrement tarirent source et breuvage; trouble de sens devint mon chant. Puisque, sous le Frêne-du-Monde, je ne file désormais plus, au sapin du moins j'attache donc le câble: chante, sœur,—à toi je le lance,—sais-tu ce qu'il en advint?[516-2]
LA DEUXIÈME NORNE, tout en attachant le câble, ainsi lancé vers elle, à une pierre en saillie devant l'entrée de la grotte.
Les Runes des traités loyalement conclus, Wotan les inscrivit sur la hampe de la Lance: il la tint au poing, c'était tenir le Monde. Un Héros, un hardi Héros brisa dans un combat la Lance, l'auguste faisceau des traités[516-3].—Alors Wotan fit, aux Héros de Walhall, ruer bas, couper en morceaux les rameaux desséchés du Frêne-du-Monde, avec le tronc: le Frêne chut; pour jamais la source s'est tarie!—et j'attache, aujourd'hui, le câble au roc tranchant: chante, sœur,—à toi je le lance,—sais-tu ce qu'il en advient?
LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble au vol, et en lançant derrière soi l'extrémité.
Le Burg plane, l'œuvre des Géants: parmi l'assemblée sainte des Dieux et des Héros, Wotan, dans la salle, est assis. Tout autour des murailles s'élève un haut bûcher: du Frêne-du-Monde, c'est là ce qui reste! Que s'enflamme le bois majestueusement, qu'ardente et claire la flamme dévore la resplendissante forteresse: ce sera, pour les Dieux éternels, l'éternel Crépuscule, la fin![517-1]—Si vous savez encore, tressez à nouveau le câble: du Nord, je vous le relance: file, sœur, et chante! (Elle a jeté le câble à la Deuxième, qui à son tour le jette à la Première des Nornes.)
LA PREMIÈRE NORNE détache le câble du rameau après lequel il était fixé, et le renoue, durant le chant suivant, à une autre branche.