[493-3] «Jamais je ne suspends ma course...» etc. (Voir plus haut p. 488, note, l'extrait des Chants des Iles Féroë.)—«L'illustre Sjurd s'écrie, qu'on le sache au loin: «J'en porte le présage sur mon bouclier; je veux chevaucher à travers le feu.» (Id.)
[494-1] Pourquoi Wotan s'oppose au passage de Siegfried?—Un commentateur de Wagner, auteur d'un livre qui, hélas! fait autorité pour beaucoup, répondrait (p. 228): «Wotan craint que le Héros qu'il a suscité pour le salut des dieux ne cause leur perte définitive...» Comme cela est bien compris, n'est-ce pas? Comme l'on s'est bien donné la peine, je ne dirai pas d'approfondir, mais de lire, seulement, la scène précédente et ces paroles du Voyageur: «La fin des Dieux ne m'épouvante guère, depuis que j'y aspire, depuis que je la—veux!» Et encore: «Au divin Wälsung je veux léguer mon héritage... A l'éternellement Jeune le Dieu cède, avec joie...» Vraiment, conçoit-on bien, maintenant, telles phrases indignées de mon Avant-Propos? Mais songeons à donner nous-même une autre glose.—Lorsque Le Voyageur a dit, au Deuxième Acte, qu'il venait «pour voir, et non pour agir», j'ai noté que ce dégoût de l'action datait, chez lui, de la perte de son Désir, de son vivant Désir, Brünnhilde. J'ajoutais qu'à mesure que se développe le Drame, Wotan y «agit» de moins en moins, quoiqu'il en reste, au fond, le personnage unique. Hé bien! son attitude, en présence de Siegfried, n'est pas contradictoire de ces affirmations. Lorsque, dans La Walküre, le Dieu a «renoncé» pour la première fois («Soit, je te bénis, fils du Nibelung!») ce «renoncement» a été suivi, on se le rappelle, d'un accès de fureur motivé par la résistance de Brünnhilde (Désir personnifié de Wotan). Or, il vient de «renoncer» encore; et son nouvel accès de fureur, consécutif, de même, à ce nouveau «renoncement» paraît symétrique du premier: chaque fois que son Désir se réveille, résiste (comme dans La Walküre), ou va se réveiller (comme ici), le conflit moral doit éclater. Wotan, dans une partie de son rôle, n'étant, en somme, qu'un symbole incarné de notre Ame, de nos désirs humains d'agir et de posséder, il serait du reste bien humain qu'à l'instant de perdre tout pouvoir, le Dieu, même résigné, ne l'en défendît pas moins. Mais il me semble plus logique d'admettre que c'est la rigueur, d'une part,—d'un inéluctable destin, qui provoque cette suprême révolte, tandis que d'autre part Wotan fait une épreuve, non seulement de sa propre puissance, mais surtout de celle du Héros cherché: tel est le sens de toutes les questions qui finissent par lasser Siegfried; le Dieu ne les pose que pour se prouver à soi-même qu'il a bien devant lui le Héros remplissant toutes les conditions (d'ignorance, et de liberté) spécifiées, soit dans La Walküre, au Deuxième Acte, en la scène que Wagner nommait avec raison «la plus importante du quadruple Drame» (en est-on convaincu, maintenant?), soit, ci-dessus même, devant Erda, dans la deuxième scène culminante de l'œuvre. Ajoutons qu'au point de vue de la construction du Drame, il y a, dans la défaite de Wotan par Siegfried, une façon naturelle et merveilleusement franche de montrer le Dieu sortant de l'«action» (de l'«action» visible, du moins—puisque Le Crépuscule-des-Dieux, bien que Wotan n'y paraisse même plus, continue d'être, jusqu'au bout, «la figuration de sa Pensée»).
[494-A] Le thème de la Fin des Dieux s'élève significativement à la fin de cette scène. (Partition, pages 279 et 280.—Pour ce thème, cf. partition de Rheingold, page 74; voy. note de la page 269; même partition, page 194; voyez note de la page 302.)
[495-A] Surgit ici l'aveuglante symphonie de la Traversée du Feu. (Cf. Walküre, partition, page 303 et seq.—Voy. note de la page 402.) (Partition de Siegfried, pages 281 à 285.) «Les rapides batteries du Feu courent aux instruments à cordes; on se croit revenu à l'Incantation finale de la Walkyrie. Nous sommes en pleine traversée du Feu: dans l'étincellement du glockenspiel et du triangle, au milieu de la vibration des cymbales, des frémissantes traînées des cordes, des clairs dessins des flûtes, les cuivres proclament le thème de Siegfried, auquel répond l'allègre sonnerie de son cor d'argent. De grands traits de harpe mettent leur triomphante ivresse dans la magie de ce pittoresque tableau...»
Cette page instrumentale est, en comptant la symphonie des Murmures de la Forêt, la deuxième dans la série des grands morceaux d'orchestre affectés à Siegfried.—Les deux autres principales sont la symphonie du Voyage sur le Rhin et la Marche funèbre du Crépuscule des Dieux. Je crois que ces grandes pages musicales, qui accompagnent, à travers le Drame, le personnage de Siegfried, et où, à mesure qu'elles se succèdent, se retrouvent, de plus en plus nombreux, des thèmes importants entendus déjà, je crois, dis-je, que ces grands passages symphoniques ont pour but, ainsi constitués, de ramener peu à peu, condenser, résumer sur le personnage du Héros les principales idées, les principaux thèmes de la Tétralogie entière.—C'est par ces symphonies, habilement ménagées, que Siegfried est mêlé à l'universel concept du Drame; elles sont comme des chœurs l'accompagnant et le prolongeant dans l'infini frisson des choses:—le chœur des Tragédies grecques.—A ce propos, on lira avec fruit, page 264, la note de mon collaborateur sur l'Unité dans le Drame de Wagner. Il ne serait pas impossible que Wagner, dans ces commentaires symphoniques, eût vu, en dehors de leur éblouissant effet orchestral, un procédé de plus pour obtenir cette unité.
La Traversée du Feu est un mythe que l'on retrouve dans plusieurs religions. Tout près de nous, ce n'est autre que le Purgatoire. Voyez dans la Divine Comédie (Purgatoire), le passage où Dante traverse la flamme pour arriver à Béatrix.—Les deux religions chrétienne et scandinave, n'ont pas que ce point de commun.
[496-1] «Sigurd dirige Grani (son cheval) avec son épée. Le feu s'éloigne du chef; les flammes s'abaissent devant le héros.» (Brot af Brynhildarkvidhu.)
[497-1] «Nul n'osait s'avancer assez près pour contempler la Waberlohe... Nul ne chevauche sur le sommet de Brinhild, sauf Sjurd le rapide. Lui et son cheval Grani traversent la fumée et les flammes. ... Il était ardent, le feu qui brûlait les flancs de Sjurd. Sjurd gravit le sommet de Brinhild, ce que nul n'osa avant lui. D'un coup de son épée, il fend la haute porte. Avec sa bonne épée, il abat le bois des fenêtres. Il contemple alors la belle jeune fille couchée et revêtue de son armure. L'illustre Sjurd entre dans la salle et regarde autour de lui.» (Chants des Iles Féroë.) «Sjurd chevaucha vers Hindarfiall; il s'avança dans la direction du sud, du côté du pays des Francs. Sur la montagne il vit une vive lumière comme celle d'un feu qui brûle, et ses lueurs illuminaient le ciel. Quand il approcha il vit un château fort et sur ce château une bannière.» (Sigurdrifumàl.) Détails analogues dans l'Edda de Snorro, la Völsunga, etc.
[497-A] De flottantes suavités succèdent, dans l'orchestre, aux flamboyantes harmonies de la Traversée du Feu. Le thème amoureux de Freya reparaît, modifié, et, combinaison significative, le motif de Brünnhilde endormie y vient ajouter sa douceur. Nous voici transportés dans d'immenses profondeurs de souvenir, au soir serein de l'ensommeillement de la Vierge. Voici l'émouvante phrase des Adieux de Wotan. Le souvenir s'approfondit encore: voici, par nostalgiques bouffées, des sérénités plus lointaines: la mélodie de l'Enchaînement d'Amour! (Pour tous les passages cités ici, voir la partition de Siegfried de la page 285 à la page 296.)
[498-1] «Sigurd entra dans ce Burg et y vit un guerrier qui dormait armé de pied en cap.» (Sigurdrifumàl.)