Dragomira dîna avec Bedrosseff dans un des premiers hôtels; elle jugeait bon de se faire voir avec lui. Après le dîner il prit une voiture et lui fit voir la ville. Quand il commença à faire sombre, Dragomira était rentrée à la maison, et elle attendait Zésim qui ne tarda pas à venir. Cirilla joua le rôle de la tante et prépara le thé, quand Zésim lui eut été présenté. Le samovar chantait en bouillonnant, les jeunes gens étaient assis devant la cheminée et causaient. Dragomira était gaie et naturelle comme elle ne l'avait jamais été. Zésim lui en fit la remarque.
"Tout le mérite t'en revient, dit-elle, dès que tu es raisonnable, je me sens rassurée, et la bonne humeur revient d'elle-même.
- C'est donc déraisonnable de t'aimer?
- Oui, c'est même plus que cela.
- C'est dangereux?"
Elle fit signe que oui, de la tête.
"Je ne peux pas tout t'expliquer, mais mon amour ne t'apporterait aucun bonheur, pas du moins dans le sens où tu l'entends.
- Tu veux donc finir ta vie comme une vestale?"
Dragomira sourit tristement.
"J'ai dit adieu à tout ce qui fait soupirer le coeur d'une jeune fille, et je crois que j'ai eu raison. La terre me semble une vallée de douleurs, la vie un voyage malheureux et lamentable à travers cette vallée, la nature une grande séductrice qui attire nos âmes à elle pour les perdre. Le démon, qui jadis, sous la forme du serpent, tenta les premiers hommes dans le paradis, chante maintenant son chant de sirène dans le murmure des bois verdoyants, dans le chuchotement des flots argentés, dans la musique flatteuse du zéphyr et les plaintes mélodieuses du rossignol. Il nous gouverne nous-mêmes sans que nous en ayons conscience; il cherche à nous persuader par la grâce des paroles humaines; à nous troubler par les caresses des lèvres en fleur de la femme, par le regard loyal de l'ami, par le regard angélique des yeux de l'enfant. Partout les pièges sont tendus; nous sommes enveloppés de filets, et c'est à peine si nous pressentons où commence le péché.