"Alors, je vous prie de me laisser seule."

Quand Dragomira quitta la maison du marchand, un quart d'heure plus tard, comme un papillon qui a secoué la poussière diaprée de ses ailes, elle avait dépouillé tout son extérieur féminin et s'était transformée en un beau jeune homme élancé. Elle avait des bottes noires à talons hauts, dans lesquelles entrait un large pantalon de drap bleu foncé, à plis épais et bouffants. Sa longue redingote, ajustée, de même étoffe, à brandebourgs noirs, était bordée et doublée de fourrure brun-foncé. Les cheveux blonds étaient habilement ramassés sous un bonnet rond également de fourrure brune. Elle avait sur les épaules un long manteau de couleur sombre. Elle avait pris un poignard et un revolver qu'elle avait chargé avant de partir.

Elle trouva la rue devant le cabaret vide et peu éclairée. La porte qui se trouvait dans le mur s'ouvrir dès qu'elle la poussa.

Elle traversa la cour, et arrivée devant le seuil de la maison, fit entendre le signal convenu, un bref coup de sifflet. Aussitôt la cabaretière Bassi Rachelles sortit furtivement et s'approcha de Dragomira, un doigt sur la lèvre supérieure.

"Il est là, dit-elle tout bas.

- Le sieur Pikturno.

- Oui, désirez-vous lui parler?

- C'est mon devoir de faire un essai avant de le sacrifier.

- Entrez donc, reprit Bassi, mais cela n'aboutira à rien. Il faut le mener à la boucherie comme un boeuf, et c'est mon affaire plus que la vôtre. Il est tellement amouraché de moi que je peux tenter avec lui tout ce que je veux."

Après d'être entendue avec Dragomira, elle rentra dans la maison en se glissant, et la belle jeune fille s'approcha de la fenêtre pour regarder dans l'intérieur qui était éclairé.