»Il tira son épée.
»—Nous nous battrons, entends-tu, nous nous battrons!
»A la fin, je perdis patience.
»—Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, mais je te rosserai de la belle manière.
»En parlant, je lui avais arraché son grand sabre, que je cassai comme une latte, puis, décrochant mon bâton de philosophe, j'administrai une correction suffisante à mon ami Solfki.
»Tous ces tableaux grotesques sont évoqués par l'apparition dans les mains du crieur de mes livres d'école, de mon bâton et du sabre cassé de l'amant heureux d'Eudoxie.
»Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent aux griffes de ces avides brocanteurs. Un juif maigre, dont les boucles frontales brillent comme des saucisses sortant de la poêle, regarde l'un d'eux dédaigneusement et le jette sous la table. Je ressens une envie violente de le renverser lui-même d'un coup de poing, mais ma femme m'arrête et, relevant la petite toile méprisée, me la montre avec un sourire. C'est une mauvaise gouache tout effacée représentant une seigneurie. Au premier plan se détache un grand poirier; dans cette seigneurie est née Luba; elle était assise sur ce poirier, quand je lui donnai tout mon coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais vue, grâce à la sotte histoire de madame de Klodno d'abord, et puis Luba était à son tour allée à Lemberg pour y achever son éducation. Je rendais visite à ses parents de temps à autre. Trois jeunes filles embellissaient la maison de leur présence, l'une blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre châtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des yeux bleus doux et profonds, puis ma Luba, qui mérite un portrait à part.
»J'arrive à cheval,—c'était au mois d'octobre 1824. Tandis que j'attache ma jument dans la cour, une petite poire me tombe sur le nez. A peine ai-je eu le temps de regarder en l'air, que j'en reçois une seconde, et du grand poirier qui se dresse devant la seigneurie toute une pluie de poires tombe sur moi, tandis que retentissent des éclats de rire... Quels éclats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En effet, elle est dans l'arbre comme un oiseau, tout au sommet. Je distingue sa robe d'étoffe claire, et je crie:
»—Luba! Es-tu vraiment là? Descends vite, descends donc!...
»—Je viens! répond-elle en se balançant de branche en branche, jusqu'à la plus basse, qui forme une large fourche, où elle s'assied comme dans un fauteuil. Elle me tourne le dos; seul son petit pied est visible au bord de sa jupe chiffonnée. Tout à coup, elle se retourne et me regarde. Nous nous taisons, étonnés.