—J'ai quelque chose à te demander, dit à son tour Zénon, sans l'avoir entendu. Il faut que tu me répondes en toute sincérité.

—Que dois-je répondre?

Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair de lune qui le frappait en plein visage, accentuant toutes ses rides, et se mit à rire, à rire discrètement et tout bas, comme il convient à un valet de bonne maison.

—Stéphane, reprit Zénon, est-il possible que des misérables tels que ces gens auxquels nous avons donné refuge, et les mauvais maîtres, comme le leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce un cas particulier, une exception?

—Bon Dieu! s'écria Stéphane, quel enfant! Le monde regorge de misère, hélas! Vous n'en savez rien naturellement, n'ayant jamais vu de près la pauvreté. Il y a des milliers de gueux bien plus à plaindre que ceux qu'il vous est arrivé de rencontrer aujourd'hui. En somme, quel est le lot de nos paysans?

Et le vieillard se remit à rire sous cape.

—Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs ne peuvent opprimer davantage ceux qui portent leur joug. On ménage encore une bête de somme; lui, on ne le ménage pas, et on l'insulte, et on le bat, et on ne se gêne pas pour lui enlever sa femme, si elle en vaut la peine. Mais il est plus sage de ne point parler de ces choses. J'ai toujours entendu dire que l'on perdait ses yeux à lire au clair de la lune; entendez-vous, monsieur?

—Mais chez nous, Stéphane, chez nous, les paysans sont bien traités?

Stéphane hocha la tête.

—Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame ne pardonne rien à personne, et le mandataire... Grâce à lui, le fouet et le bâton ne chôment pas de besogne.