Zénon frémit: il ne trouvait pas de paroles pour exprimer son impression. Tandis que le vieux serviteur sortait de la chambre, en lui répétant l'ordre de la maîtresse, et refermait derrière lui la porte, qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un second livre et s'efforça de chasser les pensées qui l'assaillaient comme les aigles s'acharnent sur un chevreuil blessé. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de ces inspirations secrètes, miraculeuses, qui peuvent décider de toute une vie? Il lut avec un intérêt et un trouble croissants, il lut que Bouddha, prince indien, ému comme lui à l'improviste par la misère humaine, quitta son palais et s'en alla au désert, bien avant le Christ, pour y chercher la solution de la plus douloureuse de toutes les énigmes. Il lisait encore, haletant, le coeur gonflé d'enthousiasme, lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement sur son épaule.

—Que fais-tu là? disait son père. Ta mère se fâchera.

En parlant, le digne homme l'embrassait au front comme s'il eût été un petit enfant.

—Mon père, dit Zénon avec un calme solennel, j'ai résolu de partir.

—De partir? Et où iras-tu?

—Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais écoutez... J'ai vécu longtemps dans une tour enchantée sans rien savoir de la vie ni des hommes, et voici qu'une grande honte m'a saisi en songeant que j'étais luxueusement nourri et vêtu tandis que mes semblables manquaient de pain. Tout ce qui me paraissait riant et beau est devenu pour moi un abîme plein d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux marcher parmi les hommes pour connaître leurs peines et trouver le moyen de les rendre tous également heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que je veux... Il me pousse hors de cette opulence qui m'humilie, de cette oisiveté qui me pèse; je veux vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes... Père, je ne puis vous cacher mes projets, mais nul autre que vous ne doit en être instruit...

—Mon bien-aimé, dit Pan Mirolawski, je te connais. Ayant dit: Je pars,—tu partiras; rien ne pourra t'en empêcher; aussi je me borne à te répondre: Réfléchis, cher enfant; songe à l'angoisse de mon coeur.

—Je ne pars pas pour toujours, répliqua Zénon, et j'écrirai; mais, entendez-vous bien, mes lettres seront pour vous seul!...

—Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...

—Nous nous reverrons, répéta Zénon; je reviendrai en paix avec moi-même, tandis qu'aujourd'hui je me sens malheureux, si malheureux!...