D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs de blé doucement agités par le vent.
Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner de famille, sa mère fronça le sourcil et battit à coups redoublés, de la petite cuiller d'argent qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu'à ce que celle-ci se brisât.
Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquiète, dans la salle à manger, mais sans demander ce qu'il était devenu. Deux jours, trois jours s'écoulèrent; elle maltraitait toute la maison, s'emportait à chaque instant. Vers le soir du troisième jour, l'impérieuse dame dit brusquement à son mari:
—Où est Zénon? Vous savez sans doute où il est?
—Moi? Comment le saurais-je? répondit le vieux seigneur d'un air de parfaite innocence; que Dieu me punisse si je m'en doute!
Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir le faktor juif Mordicaï Parchen, avec l'ordre exprès de chercher Zénon, mais le vieux Parchen fit comme le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.
II
Cependant Zénon avait bravement commencé son voyage. Aussitôt qu'il eut quitté le berceau de ses ancêtres, aussitôt qu'il eut compris que désormais il n'y avait là personne pour le servir, mais personne non plus pour lui donner des ordres, il se sentit libre et heureux. La lune éclairait son chemin, et cette première épreuve de sa force, que n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif légitime d'indépendance, l'enthousiasma. Il franchissait d'un bond les ruisseaux, lançait loin de lui des pierres énormes. Arrivé sur la rive du Pruth, il ramassa des broutilles, alluma un bon feu, s'étendit sur l'herbe et dormit jusqu'au jour. Un chien l'éveilla en appliquant son museau froid contre sa joue. Ce chien appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivière en même temps qu'à deux paysannes. Le batelier fut fort étonné lorsqu'il reçut de son passager, au lieu de la pièce de monnaie voulue, un simple: «Dieu vous récompense!»
Sur l'autre rive, deux chemins se réunissaient aux pieds d'une image de la Vierge. Les deux femmes, s'arrêtant, regardèrent Zénon. La plus jeune, grande et forte, avec un joli visage un peu pâle au milieu duquel se recourbait un petit nez aquilin, sourit et poussa du coude la vieille qui l'accompagnait. Celle-ci secoua la tête; ses yeux moqueurs et pénétrants parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, et ses mains maigres couvertes de rides innombrables s'appuyèrent sur le bâton qu'elle tenait.
—Où allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle.