—Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? répétait Zénon.

—Je le veux bien, je le veux bien! gémit le misérable.

Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait dans un coin, se leva insolent et agressif:

—Qui diable es-tu? demanda-t-il à Zénon. Quelque brigand qui s'ennuie d'attendre la potence? Lâche ce juif, drôle!

—Qui je suis? répondit Zénon. Je suis celui que Dieu envoie pour protéger les petits et pour traiter selon leur mérite les chenapans de ton espèce.

Parlant ainsi, Zénon souleva le palefrenier comme un sac et le jeta par la fenêtre.

Cependant le juif s'était relevé avec peine en se frottant les genoux. Il fit les excuses les plus plates et les plus ridicules, apporta la pelisse de Patrowna et aida même celle-ci à l'endosser.

Cet incident produisit une vraie révolution parmi les juifs de la contrée. Le bruit courut jusqu'en Pologne que le Messie était venu.

Au nord de Tcheremchow était située, de l'autre côté d'une forêt de sapins, certaine chapelle consacrée à une vierge noire, image miraculeuse qui attirait de nombreux pèlerins. Zénon, étant allé y entendre la messe, fut révolté de voir, après l'office, les paysans se presser autour de l'autel pour offrir, en même temps que des mains, des pieds, des maisons, des bestiaux, taillés en bois, en cire ou en mie de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs, de fruits, de volailles et autres denrées que les Pères, préposés au service de la chapelle, ne se faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur patronne. Une sainte colère s'empara de Zénon à la vue de cette profanation d'un lieu de prière. S'élançant sur les marches de l'autel:

—Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, pauvres fous, pouvoir séduire le Ciel par des présents? Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en s'adressant aux moines, pensez-vous qu'il soit chrétien d'entretenir l'aveuglement de ce peuple stupide et d'en profiter?...