—Que nous veulent ces femmes en linceuls blancs? demanda Mordicaï très-haut pour paraître intrépide.
—Tu prends des bouleaux pour des femmes à présent?
—Des bouleaux! s'écria le faktor avec emportement; est-ce que des bouleaux peuvent rire? N'entendez-vous pas rire ces fantômes diaboliques? Non, non, je n'avance plus d'un pas.
Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand il se décida enfin à les rouvrir, il vit à la joyeuse clarté du soleil que c'étaient bien des bouleaux, pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ de blé et que Zénon avait disparu.
De grand matin, Zénon atteignit Saroki. Il laissa sur la prairie, en la traversant, les traces argentées de ses pas. A l'horizon brillait un brouillard d'or. Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui venaient de s'éveiller. Tous les rideaux de la seigneurie étaient encore baissés. Le cocher, plus matinal que les autres domestiques, faisait ses ablutions à la fontaine.
Zénon survenait cependant à propos pour empêcher une grave injustice. C'était un vendredi, jour auquel les mendiants avaient coutume d'assiéger la porte de la maîtresse du lieu, une jeune veuve, Pani Witolowska.
Un vieillard à longue barbe, sa besace sur le dos, un bâton à la main, était arrivé dès l'aube. Le chien, ayant aboyé à sa vue, réveilla la dame, qui sortit, de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne de servir à une sultane. En prenant son café, elle s'aperçut que le pot au lait d'argent manquait au plateau et fit chercher partout inutilement cette pièce précieuse. Le domestique qui la servait signala en même temps la disparition de plusieurs couverts, en ajoutant que seul un vieux mendiant, qui rôdait autour de la maison depuis le lever du soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitôt, la dame, qui était prompte justicière, fit arrêter le vieillard. On ne trouva rien dans sa besace, mais il fut décidé qu'il avait eu le temps d'enterrer l'argenterie. Pani Witolowska, sans autre forme de procès, le fit conduire dans la salle du jugement, où elle l'interrogea elle-même, et, comme il persistait à ne pas avouer, elle ordonna d'appliquer la torture. Le mendiant souffrit tranquillement son martyre en invoquant tous les saints. Pani Witolowska, enrouée de vociférations et de rage, criait aux bourreaux:—Rossez cet entêté jusqu'à ce qu'il ait parlé ou rendu l'âme!—lorsque Zénon entra.
—Vous devez lâcher cet homme, dit-il d'un ton calme, en interpellant les serviteurs qui déjà levaient leurs bâtons. Honorez ses cheveux blancs.
Les heiduques s'arrêtèrent surpris et regardèrent leur maîtresse, dont le visage, déjà blême, devint absolument jaune, tandis que ses lèvres, sèches et tremblantes, découvraient de petites dents féroces.
—J'ai dit, obéissez, prononça-t-elle.