—Que me parlait-on d'un paysan? dit le comte en français. Nous avons affaire ici à quelque fils de roi.

—Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses, dit la comtesse, désarmée comme son mari. Allons, Paschal, demande-lui pardon.

—Pardon? répondit le jeune homme respectueusement, mais avec assurance; lui demander pardon!... Et de quoi? De ce qu'il s'est enivré? de ce qu'il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en aspirant à la main d'une noble demoiselle, il séduisait la pauvre Azaria?

—Tu as fait cela? dit la comtesse, foudroyant du regard Pan Joachim.

Elle enjoignit à sa fille de s'éloigner.

—Surtout, pas de scène! suppliait le comte.

L'interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se défendit fort mal; le soir même, il prenait congé et s'en retournait à Lemberg.

V

Le mandataire du comte Dolkonski, fils d'un employé allemand, était plus Polonais que les Polonais eux-mêmes; il maltraitait les paysans et, contre toute justice, les faisait travailler sans relâche de l'aurore à la nuit, sur les terres seigneuriales, ne leur laissant pas une heure pour moissonner leurs propres champs. Tant que la saison fut belle, les paysans obéirent sans trop de murmures, mais de violents orages ayant détruit les récoltes sur l'autre rive du Dniester, ils commencèrent à craindre d'être ruinés eux-mêmes et consultèrent l'oracle, c'est-àdire Zénon. Celui-ci leur lut la formule du robot et leur exposa clairement leurs droits aussi bien que leurs devoirs; investi des fonctions d'orateur, il se rendit, avec les juges des quatorze villages qui relevaient de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire. Aux premiers mots qu'il prononça, celui-ci se boucha les oreilles:

—Vous n'avez, disait-il, qu'à travailler la nuit.