Quelques jours après cet événement, la baronne et Maryan convinrent de s'éloigner du lieu qu'habitait madame Janowska. Ils partirent pour Vienne. Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa proie ne lui échappât; Maryan ne pouvait s'absenter une heure sans la retrouver en larmes, persuadée qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait plus. Pour le retenir, elle l'avait chargé d'une responsabilité matérielle, en lui remettant tout l'argent du voyage. C'était de la part d'une telle femme un acte de confiance extraordinaire.
—Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent, et s'il me le rend, je serai avertie de ses desseins dont j'aurai le temps d'empêcher l'exécution. Ce portefeuille me répond de lui.
De pareilles précautions étaient bien inutiles. Maryan ne songeait guère à rompre ses indignes chaînes: il s'enivrait de son bonheur jusqu'à n'avoir plus ni honte ni remords. Rêver, étendu aux pieds de Warwara, lui dire ces mille folies qui font hausser les épaules aux gens de sang-froid et qui sont les délices des amants, vivre près d'elle dans un état de vague béatitude, c'était tout ce qu'il demandait. Les quinze premiers jours se passèrent ainsi troublés seulement par les énergiques remontrances d'Hermine à sa maîtresse.
On pourra s'étonner de l'humilité avec laquelle les supportait madame Bromirska. Mais, à cette époque, l'empire d'Hermine était définitivement établi: la baronne, qui jusque-là ne s'était attachée à aucune femme, aimait jusqu'à la rudesse de cette suivante au franc parler qui ne la flattait jamais, tout en lui marquant un dévouement absolu. Elle ne l'avait pas décidée sans peine à l'accompagner en Italie. Hermine lui avait reproché de sacrifier sa réputation à un aventurier, de s'afficher comme une courtisane, d'oublier la dernière pudeur et avait fini par déclarer qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale, qu'elle s'en irait. Les prières, les larmes de la baronne eurent raison de ces scrupules qui n'étaient peut-être que les susceptibilités d'un despote obligé à l'improviste de partager le pouvoir; elle resta, mais en témoignant à l'intrus un dédain écrasant, une froideur glaciale dont il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu à peu l'attitude de cette singulière personne se modifia; elle observait Maryan et le mépris qu'il lui avait inspiré d'abord se changeait insensiblement en pitié. Plus d'une fois la baronne, qui l'emmenait partout avec elle, au théâtre, à la promenade, la traitant comme une soeur, remarqua, non sans en prendre ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine lorsqu'ils s'arrêtaient sur Maryan.
Déjà la félicité des amants s'obscurcissait de quelques nuages: chez chacun d'eux commençaient à s'éveiller lentement des instincts ennemis qui semblaient vouer ces deux êtres unis par la passion à une haine future, à des hostilités réciproques et implacables. Maryan était plus amoureux que jamais, et cependant il avait des lueurs de raison, rares et fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner toutes les noirceurs, toutes les bassesses du caractère de Warwara. Son avarice surtout le révoltait. Dans la pauvreté même, il avait toujours été généreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il donnait son dernier sou, sans demander d'abord:
—Es-tu digne d'être secouru? N'es-tu pas misérable par ta propre faute?
Warwara au contraire eût considéré comme une faiblesse coupable de venir en aide à un fainéant; elle engageait les infirmes à se faire recevoir dans quelque hospice, les vagabonds à travailler; celui-ci était trop bien vêtu, il devait mentir, les haillons de celui-là indiquaient une vie de désordre abject.
Il était curieux de l'entendre, en ces circonstances, faire de la morale comme si elle-même eût été sans reproche. L'assemblage des deux épithètes pauvre et honnête la faisait rire; elle trouvait ces qualités inconciliables.
—On ne doit jamais se laisser entraîner par le sentiment, disait-elle, jamais!
Maryan sifflait entre ses dents au lieu de répondre; ce langage était si déplacé dans la bouche d'une femme jeune, belle, aimée! Une sorte de mélancolie l'envahit peu à peu.