—Si j'était soupçonneuse!... disait-elle.
—Que soupçonnerais-tu? demandait Maryan.
—Que tu me préfères cette chétive laideron au teint noir. Je ne serais pas la première femme trompée.
Maryan détournait la tête d'un air de lassitude. Qu'elle le comprenait peu! Comme s'il eût pu bannir un seul instant de sa pensée, de son coeur, dont elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole à laquelle il s'était donné! Souvent, après des scènes de passion insensée, il l'éloignait de lui.
—Que tu es belle et affreuse à la fois! lui disait-il. Je ne te souhaite pas de devenir vieille! Quand les années auront eu raison de la volupté de ton corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et abhorrée.
—Grand Dieu! ne me parle pas de mourir! s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains devenues tout à coup froides et tremblantes.
—Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne sera courte. Pourquoi essayerais-je de te conseiller, de t'exhorter? Rien ne nous change au moral, nous restons tels que nous avons été créés... D'ailleurs, je ne te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton avenir? Aujourd'hui tu m'appartiens, tu es jeune, tu es belle, je serais fou de ne pas trouver divin ton sein blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur.
Le langage de Maryan était souvent amer, ses bizarreries étaient souvent sinistres; si Warwara se montrait aussi patiente, c'est que jamais il n'avait été plus beau, le mal implacable qui le minait donnait à son visage amaigri un charme idéal qui, pour tout autre oeil que le sien, eût semblé de mauvais augure. En effet, un vomissement de sang plus terrible encore que le premier, mit le pauvre Maryan, vers la fin de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine redevint sa garde-malade assidue, silencieuse. Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta sur ses nerfs une victoire mémorable et alla le voir régulièrement chaque jour; mais sa visite ne durait guère que dix minutes, dix minutes dont le malade était reconnaissant et qui lui donnaient la force d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise se prolongeait et qu'après trois semaines, Maryan pouvait à peine quitter son lit pour aller, soutenu sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse, Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit à Hermine du soin de soigner et de distraire Maryan, et prit, quant à elle, son parti de se promener seule, d'aller seule au théâtre.
Ces façons indépendantes ne choquent personne dans la société russe et polonaise. Elle rencontra une élégante de Moscou, madame Iraleff, jeune veuve émancipée qui devint vite son amie intime. On n'aurait pu parler d'harmonie entre deux personnes de cette sorte. Madame Iraleff était comme madame Bromirska un instrument humain accordé à faux; mais enfin elles se comprirent. La jeune veuve avait un frère, véritable Adonis de style moderne, major dans l'armée russe, qui, à la suite d'un duel, avait obtenu un congé illimité dont il profitait pour dresser des chevaux et des chiens avec l'art d'un entraîneur de profession. Le comte Mirosoff ne quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara se dissipa soudain comme un mauvais rêve.
Le matin on visitait ensemble les musées, les églises, les palais, chacun se déclarant à l'envi transporté d'admiration, puis, c'étaient de petits dîners à trois, tantôt chez la baronne, tantôt chez madame Iraleff; dans l'après-midi, on allait en voiture au Corso, le soir à l'Opéra ou au bal. Bien souvent Warwara, toute prête à partir avec le comte, se rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de la journée; alors elle courait lui mettre un baiser au front pour disparaître ensuite comme une fée. Si par hasard elle passait une soirée chez elle, son amie moscovite lui tenait fidèle compagnie; étendues, nonchalantes, sur un divan, les deux inséparables fumaient leurs cigarettes, tandis que Maryan toussait à en mourir dans la chambre voisine.