Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour, et j'en faisais mon profit. J'observais aussi les allures étranges d'Hermine.
La baronne, qui passait désormais tout l'hiver dans ses terres, n'avait d'autre distraction que de jouer au piquet, enveloppée de manteaux et de châles comme pour une course en traîneau, dans sa chambre à peine chauffée. Toutes les autres pièces de la maison étaient fermées à clef par économie.
J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka était de bonne humeur, et cela n'arrivait qu'à de rares intervalles. Comme sa maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue, en prenant des années, une affreuse caricature de ce qu'elle avait pu être jadis. Toute la vie de son visage tanné s'était réfugiée au fond de ses yeux d'oiseau de proie qui brillaient sombres et féroces dans la caverne de leurs orbites. Elle raillait la baronne sans miséricorde, la dupait, la volait, allait même jusqu'à la maltraiter. Warwara s'était donné un tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, moins elle pouvait se passer de ce tyran, contre lequel de temps à autre elle essayait de se révolter, mais pour céder toujours à la fin.
—Ne me faites pas cette méchante mine, disait Hermine; souriez, entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain.... Vous me connaissez?
Et Warwara souriait à travers ses larmes de rage.
Si la famille d'Hermine venait à la seigneurie, force était bien que la baronne se dessaisît des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'était pas sans combat.
—Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au tombeau! disait-elle en sanglotant.
Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:
—Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m'eût confié un dangereux secret; ah! la misérable! que ne puis-je vivre sans elle! Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes nerfs seulement, elle serait châtiée comme elle mérite de l'être! Pour guérir mes nerfs, je sacrifierais la moitié de ma fortune, oui, la moitié!
Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur maîtresse de tous les maux qu'elle leur faisait supporter. Martschine surtout s'entendait à les torturer: longtemps il s'était demandé en quoi pouvaient bien consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la maison, et il avait fini par se persuader qu'il devait être nerveux lui-même; Voici en quelle circonstance: