Aux approches du cap Lisburne la situation se révèle angoissante. La brume s’étend si bas que pour garder la vue de la côte, nous sommes contraints de voler au ras de la banquise. Parfois, les nacelles frôlent pour ainsi dire le sommet des glaçons, tandis qu’à d’autres moments nous passons si près des monticules de graviers bordant les plages que nous risquons de les heurter. Nous éloigner de ces mamelons serait nous exposer à perdre ce fil d’Ariane ; or, seul, il nous permet de reconnaître notre route au milieu de cette grisaille. En même temps, le vent soufflant très frais de l’arrière, le ballon file à grande vitesse. Quelque admirables que soient le sang-froid et l’habileté des pilotes, le danger d’une collision devient très grand ; Riiser-Larsen, auquel Nobile a passé le quart, se refuse alors à continuer dans ces conditions et donne l’ordre de monter.

Nous élevant au-dessus de la brume, nous trouvons le soleil. A perte de vue, dans toutes les directions, une mer de nuages. Des massifs montagneux existent dans ces parages, mais aucun de leurs sommets n’émerge. Quelque temps après, par une déchirure dans la nuée, nous constatons que nous sommes toujours au-dessus de la terre.

Après avoir fait un somme, Nobile reprend le commandement ; Riiser-Larsen peut, dès lors, se consacrer entièrement à la navigation.

Impossible de déterminer notre position d’après les fragments de paysage que nous apercevons par instants. Ces visions sont trop rapides et embrassent un espace trop restreint. En tout cas, de la forme des nuages entassés contre les cimes, nous concluons qu’il règne une brise de nord-ouest très fraîche. Le cap est alors mis à l’ouest, pour arriver au-dessus du détroit de Bering. Sur ces entrefaites, la brume s’ouvre ; aussitôt nous descendons pour essayer de voler en-dessous, toujours dans l’espoir de nous orienter. Au début cela marche ; nous suivons une vallée étroite, entre deux rangées de montagnes, dont les sommets sont « coiffés ». Soufflant par le travers, le vent fait rouler l’aéronef. Nous distinguons des bouts d’une rivière que nous prenons pour un cours d’eau situé beaucoup plus au sud. Aussitôt après, nous nous heurtons à une masse épaisse de gros nuages noirs. Du coup, toute vue demeure « bouchée », et à droite et à gauche de notre route, s’élèvent des massifs de pics ! Pour éviter un abordage, il faut donc remonter immédiatement. Là-haut, toujours un magnifique soleil, mais la brume sous-jacente nous empêche d’apercevoir la terre. Quand nous volons en-dessous du plafond nébuleux, nous sommes exposés à aller nous écraser contre les montagnes, et quand nous le survolons, nous ne savons plus où nous nous trouvons. Dans ces conditions, nous allons continuer à faire route à l’ouest jusqu’à ce que nous soyons certains d’être parvenus au-dessus du détroit de Bering. Cela prendra quelque temps ; aussi bien le lieutenant Riiser-Larsen s’en va-t-il à son tour sommeiller quelques instants. Depuis deux jours, notre dévoué navigateur n’a dormi qu’une heure.

16 heures. Nous ne saurions continuer à marcher vers l’ouest. A perte de vue, toujours la mer de nuages. Descendre à travers cette ouate sans savoir où nous sommes serait pure folie. Peut-être nous trouvons-nous au-dessus de la mer ? Dans ce cas une descente prudente n’entraînera aucun risque. Mais peut-être aussi sommes-nous au-dessus de terre ? La manœuvre sera alors singulièrement périlleuse. Cette région est hérissée de chaînes de montagnes hautes d’un millier de mètres, toutes pour le moment enfouies dans la brume ; donc si nous descendons, en raison de la brise très fraîche qui souffle actuellement et l’absence de visibilité, une collision avec ces cimes est certaine.

Afin d’arriver à connaître notre position, nous prenons une hauteur solaire. A 16 heures nous en déduisons une droite qui coupe la presqu’île Seward. La route tracée sur la carte a été dessinée après coup ; au moment de l’observation, nous ignorions en quel point de cette ligne nous nous trouvions. Il se pourrait, par conséquent, que nous soyons au-dessus du continent. Toujours hantés par la crainte de nous heurter à des montagnes, nous mettons le cap droit au sud, de manière à naviguer au large des terres.

A 17 h. 45, nous observons pour obtenir une seconde droite de hauteur ; celle-ci est orientée nord-sud et passe au beau milieu du détroit de Bering, loin de toute côte. Nous pouvons donc descendre, sans risquer une collision avec quelque crête. Pour cela, nous gouvernons au nord, afin que, marchant contre le vent, le ballon ait peu de vitesse ; après quoi, il est incliné vers la mer, et, les soupapes, pour l’admission de l’air dans les ballonnets, largement ouvertes, puis, prudemment, nous nous enfonçons à travers les nuages. Nous éprouvons la sensation de pénétrer dans une masse de coton. Cette descente est très longue. Enfin la nuée se dissipe à nos pieds et nous découvrons une banquise. Par bonheur, la brume ne s’étend pas jusqu’au niveau de cette glace ; au-dessus, sur une faible hauteur, existe un espace clair. A condition de voler très bas et lentement nous pourrons voir devant nous. Le diable, c’est que la brise est assez fraîche.

Depuis trente-trois heures que le Norge navigue dans les nuages, aucun relèvement radiogoniométrique n’a pu être pris. Nous n’avions pas encore entrevu de banquise sur le détroit de Bering, et Riiser-Larsen se cassait la tête à calculer notre position sur la droite de hauteur qu’il avait déduite de son observation de 17 h. 45, lorsque le commandant Gottwaldt arrive tout joyeux ; il a entendu un poste de T. S. F. et en a pris le relèvement. Ce poste communiquait avec une autre station ; malheureusement notre radiotélégraphiste n’a pu percevoir son indicatif. Dans l’opinion de Gottwaldt, c’est probablement Nome, mais il est possible aussi que ce soit une autre station. Néanmoins, Riiser-Larsen adopte ce relèvement comme fait sur Nome ; par suite, nous inclinons la route au sud-est, vers le cap Prince de Galles.

Depuis notre descente à travers la mer de nuages, les dépôts de verglas ont recommencé à se former sur le ballon et de nouveau l’enveloppe est criblée de glaçons projetés par les hélices. Or, toute la provision de tissu pour la réparer est épuisée ! Nobile déclare alors que dans l’état actuel du Norge, il est de toute nécessité d’atterrir le plus tôt possible, n’importe où.

Maintenant, plus de banquise ! Nous volons au-dessus de la mer libre ; fouettée par la brise, elle se creuse de plus en plus, à mesure que nous nous éloignons des glaces.