« Le vent souffle en tempête ; par moments, sa vitesse atteint 18 mètres à la seconde. Le Norge fait preuve d’une remarquable solidité ; les efforts auxquels il est soumis dans cette atmosphère agitée sont considérables. La courbe du barographe montre que, sous la poussée des rafales, le dirigeable monte et descend de 100 mètres dans l’espace d’une minute. D’une des extrémités du couloir de quille, lorsque l’on regarde l’autre bout, on voit la charpente d’acier ployer sous la pression du vent. » (Malmgren.)

Une question singulièrement troublante se pose alors. Peut-être n’est-ce pas Nome que Gottwaldt a entendu, mais une autre station plus méridionale ? L’absence de banquise nous le donne à penser. Au cas où nous nous trouverions au sud de l’île Diomède et de la partie la plus resserrée du détroit de Bering, la route que nous faisons actuellement ne nous conduira pas de sitôt au-dessus de terre.

En présence de cette incertitude, Riiser-Larsen et Amundsen confèrent. Dans l’opinion du chef de l’expédition, à cette époque de l’année, l’existence d’eau libre au nord de l’île Diomède n’est guère vraisemblable. Ce n’est donc pas Nome que Gottwaldt, a entendu, et nous devons être arrivés dans le sud du détroit. Par suite, point d’autre parti à prendre que de lofer et de naviguer au nord quart nord-est. C’est dans cette direction, croyons-nous, que nous parviendrons le plus rapidement au-dessus d’une côte.

Le vent que nous avons maintenant droit debout ralentira nos progrès, mais cette route nous ramènera sur une banquise et c’est là un avantage considérable. De nouveau une pluie de glaçons mitraille l’enveloppe ; si nous sommes forcés d’atterrir coûte que coûte, ce qui peut arriver d’un instant à l’autre, l’aérostat se posera sur ce champ de glace ; nous échapperons alors à la noyade et notre sécurité se trouvera momentanément assurée.

La situation devient de plus en plus critique. Le temps passe ; jamais on ne découvre la côte. Par moments, les nuages descendent si bas, que toute vue se trouve fermée.

Tittina, la petite chienne de Nobile, semble avoir, elle aussi, conscience du danger. Elle va et vient dans la nacelle, la queue entre les jambes, tantôt hurlant, tantôt aboyant d’un ton plaintif. Le spectacle de sa détresse ajoute à l’impression de malaise général.

« … Les heures s’écoulent ; jamais aucune apparence de terre, écrit Riiser-Larsen. Alors la même chose se passe ici qu’aux approches de la pointe de Barrow ; j’aperçois d’abord des taches sombres et, dans ces taches sombres, je finis par distinguer un cap. Mais qu’est-ce que c’est que ce cap ? Nous trouvons-nous au sud de Nome, dans le Norton Sound ou au nord de cette ville, dans le Kotzebue Sound ? Mystère ! Le rivage est plat, couvert de neige. La visibilité ne dépasse pas quelques centaines de mètres sur chaque bord. Le ballon rase le sol, si bien que le poids de l’antenne frôle la terre et est arraché. Nous apercevons alors quelques Esquimaux autour d’une hutte. Nous gouvernons vers cette cabane, en réduisant la vitesse autant que possible, et en nous tenant très bas. Nous hélons les indigènes, mais ils ne nous comprennent pas. Le vent est beaucoup trop violent pour que nous nous risquions à recommencer cet essai de conversation. »

Toujours la même question se pose : Où sommes-nous ? Au nord ou au sud de Nome ? Il est de toute première importance d’être fixé au plus tôt, à cet égard. Pour cela, point d’autre ressource que de remonter encore une fois au-dessus de la brume et de prendre une hauteur méridienne. Le soleil doit être, croyons-nous, dans une position favorable pour l’observation de la latitude. Pourvu que pendant cette manœuvre nous ne dérivions pas trop ! Une fois le niveau des nuages dépassé, le soleil se trouve beaucoup trop haut pour que l’on puisse le viser de la nacelle. On fait alors des routes diverses, mais sans succès.

Afin de sortir d’embarras, armé de son sextant, Riiser-Larsen grimpe sur le sommet du ballon. Pendant son ascension Bergen prépare les calculs, et, lorsque le navigateur redescend, l’opération est terminée en quelques minutes. Enfin l’énigme oppressante est résolue. Nous nous trouvons sur la côte nord du Kotzebue Sound. Nous redescendons alors prudemment à travers la mer de nuages, épaisse de 1.000 mètres environ. Lorsque nous ne sommes plus qu’à une hauteur de 100 mètres, nous ne découvrons que des terres dans l’horizon borné que nous embrassons.

Donc pour arriver à Nome, il nous faut gouverner à l’ouest et aller rejoindre le détroit de Bering. Cela prendra quelque temps et durant ce trajet, la navigation sera singulièrement délicate. Pour avoir un peu de vue, nous devons de nouveau raser le sol.