14 mai, minuit. — La quatrième journée du voyage ! Elle s’annonce sous des auspices peu favorables avec la tempête qui continue à régner. Mais comme dit le proverbe : C’est avant le jour, que la nuit est le plus noire.

A 1 h. 30, Gottwaldt entend les signaux de Nome et peut prendre plusieurs relèvements sur cette station. Vingt-cinq minutes plus tard, nous apercevons une rivière se tortillant en nombreux méandres et coulant est-ouest, évidemment la Serpentine, car nulle autre rivière en Alaska ne possède un cours aussi sinueux. A l’aide de tous ces recoupements notre position se trouve maintenant exactement fixée.

En passant, signalons les remarquables variations auxquelles l’état des glaces est sujet au nord du détroit de Bering. Plusieurs années de suite, comme on sait, Amundsen, monté sur le navire le Maud, a essayé, dans cette région, d’avancer vers le nord pour se faire prendre dans la banquise et dériver ensuite avec elle en direction du Pôle. Chaque fois d’épaisses nappes de glace l’ont arrêté à une très basse latitude et empêché d’atteindre la zone du courant propulseur. Or, aujourd’hui la mer, que le chef de l’expédition trouva obstruée, est entièrement libre ; aussi, avant d’avoir reconnu notre position, nous nous croyions au sud du détroit de Bering.

Ceci dit, revenons à notre navigation aérienne. Si nous pouvons continuer à suivre la rive méridionale de Kotzebue Sound, à quelques mètres seulement au-dessus du sol, aucune difficulté ne paraît devoir se présenter. Dans ces conditions, le lieutenant Riiser-Larsen prend de nouveau le commandement du ballon, pendant que Nobile va faire un somme, afin d’être frais et dispos au moment de l’atterrissage.


Il est urgent de terminer le voyage le plus vite possible. Voilà plus de 65 heures que nous travaillons sans avoir jamais pu nous reposer. Nous sommes épuisés, fourbus. Un incident prouve que nous avons dépassé la limite des forces humaines.

Nous nous trouvions directement au-dessus de la ligne du rivage du Kotzebue Sound, orientée nord-est sud-ouest. Il soufflait alors une tempête de nord-ouest si violente qu’elle imprimait au ballon une dérive allant jusqu’à 70°. Aussi avions-nous mis l’avant droit au vent, et, bien que nous eussions une vitesse de 80 kilomètres avec les moteurs de bâbord et d’arrière, nous ne faisions aucun progrès dans cette direction et dérivions simplement le long de la côte. Lorsqu’un grain nous assaillait, souvent le ballon demeurait immobile au-dessus du sol et derrière nous, de hautes montagnes s’élevaient perdues dans les nuages !

La situation était devenue particulièrement dangereuse, lorsque de nouveau le moteur de bâbord éprouva des ratés. Après les différentes pannes qu’il a éprouvées depuis le départ, ce n’est pas une surprise. S’il s’arrête complètement, avec le seul groupe de l’arrière nous ne pourrons étaler et serons drossés contre les montagnes sous le vent. Pour éviter l’écrasement, notre seule ressource serait de remonter, et de dépasser le sommet des cimes voisines. Mais nous avons éprouvé tant de difficultés à déterminer notre position quand nous survolions la mer de nuages, que nous ne tenons pas à recommencer l’expérience.