Le couloir de quille du « Norge ».
Au-dessus les cylindres d’essence.
En conséquence, par le télégraphe, Riiser-Larsen donne l’ordre de mettre en marche le moteur de tribord. A notre grande surprise, son mécanicien, Cecioni, n’obéit pas. Dans ces conditions, pour que le ballon ne soit pas dépalé contre les montagnes, le groupe de l’arrière est poussé à 1.400 tours, sa vitesse maxima. Marcher pendant quelque temps à pareille allure le soumettra à une rude épreuve. Plus tard, Cecioni nous expliqua ce qui s’était passé. Lorsque le télégraphe lui avait commandé de lancer son moteur, il avait suivi le mouvement de l’aiguille sur le cadran indicateur des ordres, mais telle était sa fatigue cérébrale, qu’il n’avait pas exécuté la manœuvre prescrite. Il avait compris l’instruction reçue, mais le surmenage physique avait aboli chez lui toute volonté. Ils étaient pourtant solides et vigoureux, ces mécaniciens italiens ; avec cela d’admirables travailleurs, et des caractères gais et sympathiques dont nous gardons le meilleur souvenir, mais, comme nous tous, ils étaient à bout de force.
On parvient enfin à remettre en mouvement le moteur de bâbord et à 3 h. 30 nous arrondissons le cap Prince-de-Galles.
… Sur le détroit de Bering, pas une glace. La brise souffle très fraîche au-dessus de ces eaux libres. Quelle différence dans la tenue du ballon selon qu’il vole au-dessus de la banquise ou au-dessus de la mer ! Dans le premier cas, il gardait une remarquable stabilité, tandis que maintenant, il est le jouet du vent, tantôt s’élevant brusquement, tantôt tombant comme dans un trou, tantôt encore entraîné hors de sa route jusqu’au milieu du détroit.
… Entre temps, la côte a de nouveau disparu dans la brume. La brise « force » de plus en plus ; peut-être allons-nous dériver vers le large ? Aussi bien décidons-nous de nous diriger vers la terre et de préparer la descente.
La ville de Nome avait été choisie comme terminus de notre voyage. Or, à 7 heures du matin, nous apercevons près de la mer un village et une lagune encore recouverte d’une nappe de glace unie. Ce terrain paraît favorable à un atterrissage. Nous n’abandonnons pas pour cela le projet d’arriver à Nome et poussons plus loin le long de la côte : nous possédons encore une quantité d’essence suffisante pour sept heures de marche ; donc, à ce point de vue rien ne presse. Mais cette reconnaissance ne donne aucun résultat. Nous ne découvrons point dans cette direction de site où la descente puisse être effectuée. Avec cela, nous sommes littéralement morts de fatigue ; depuis quatre jours, pour ainsi dire, la plupart d’entre nous n’ont pas dormi ; quelques hommes éprouvent même des hallucinations, tant ils sont surmenés. Dans ces conditions, nous revenons vers la lagune avec le projet d’y atterrir. Le vent souffle toujours en tempête et la localité n’offre pas la moindre protection contre ses rafales. Riiser-Larsen propose alors de descendre aussi près de terre que possible, de mettre à la traîne un guide-rope chargé d’objets lourds, afin de ralentir la vitesse du ballon. En même temps, on ouvrira complètement les soupapes, et, lorsque l’aérostat sera sur le point de toucher la glace, l’équipage, rassemblé au préalable sur le rebord de la nacelle du pilote, sautera à terre[17].
[17] Aftenposten. Oslo, édition du matin du 15 décembre 1926. Compte rendu d’une Conférence par le lieutenant Riiser-Larsen, le 14 décembre, à la Maison des Missions.
On n’eut pas, heureusement, à en venir à cette extrémité. Dès que le ballon s’est rapproché de la lagune, nous lançons une haussière en fil d’acier, portant deux ancres à glace et un sac chargé de 400 kilos. A ce moment, brusquement le vent tombe, un véritable miracle ! En vérité une Providence protège les malheureux en détresse. Cette accalmie ne dure que quelques minutes, mais elle nous permet de descendre tranquillement jusqu’à 100 mètres au-dessus du sol. A ce moment, la brise reprend avec une nouvelle force et nous pousse vers les maisons du village. Aussitôt les soupapes à gaz sont largement ouvertes et nous arrivons à quelques mètres au-dessus de la lagune ; malheureusement, les ancres ne mordent pas sur la surface unie de la glace ; quelques hommes sautent alors à terre, saisissent le guide-rope, et, juste au moment où le Norge va heurter les maisons, parviennent à l’amener au sol avec le concours d’habitants accourus à la rescousse. On ouvre la porte de la nacelle et nous débarquons.
— Où sommes-nous ? demandons-nous aux indigènes.
— A Teller, répondent-ils.