Quatre semaines nous demeurons à Nome, attendant le paquebot qui nous emmènera au Sud. Pour passer le temps tantôt nous nous amusons à fouiller d’anciens placers abandonnés dans l’espoir d’y trouver la fortune, tantôt nous entreprenons des excursions aux environs dans le plus singulier équipage que l’on puisse imaginer. Sur une voie ferrée construite pour la desserte des mines d’or, nous plaçons un truc que nous garnissons de bancs, et nous faisons ensuite remorquer par un attelage de chiens, le moyen de locomotion le plus perfectionné conjugué avec le plus primitif.
Le 12 juin, le vapeur paraît enfin et quatre jours après nous quittons l’inhospitalière Nome. Deux semaines plus tard, nous pénétrions dans le Puget Sound, le grandiose canal aboutissant à Seattle, le grand port des États-Unis sur le Pacifique voisin de la frontière canadienne. A Port-Townsend, situé à l’entrée de ce pittoresque bras de mer, des délégations de la Chambre de commerce et des autres corps constitués de Seattle viennent nous souhaiter la bienvenue et nous annoncer que de grandes fêtes sont préparées en notre honneur.
En même temps, voici un avion, puis un deuxième et un troisième, bref, toute une escadrille. Arrivés à hauteur de notre vapeur, ils virent et nous font escorte en décrivant des cercles au-dessus de nos têtes. La chaleur remplace ici l’atmosphère glaciale de Nome.
Lorsque le paquebot accoste, une foule énorme se presse sur les quais et témoigne de ses sentiments à notre égard par de chaleureuses acclamations. Au milieu des autorités à la mise soignée, notre tenue produit un singulier contraste. Vêtus de complets confectionnés en Alaska, nous avons l’air de mineurs. Avant le départ, ne nous a-t-on pas recommandé maintes et maintes fois de n’emporter aucun vêtement de rechange, pas le moindre bagage, afin de ne pas alourdir le ballon. Nous autres, nous avons obéi scrupuleusement. Or, quelle n’est pas notre stupéfaction, quelques instants avant le débarquement, de voir apparaître sur le pont, le colonel Nobile et deux de ses collaborateurs italiens en de resplendissants uniformes, « A cette vue, la colère me monta, écrit Amundsen, mais je sus me contenir. A quoi bon donner libre cours à mon juste ressentiment. Le vol a été accompli avec succès ; le reste importe peu. »
Seattle nous réserve une réception enthousiaste. La maire, une femme que les suffrages de ses concitoyens ont élevée à cette dignité, nous adresse un chaleureux discours ; puis des représentants du gouverneur, de l’armée et de la marine prennent successivement la parole.
Le lendemain, un grand banquet nous est offert par la municipalité ; le soir même, nous partons. Nous voulons arriver à New-York le 3 juillet, pour embarquer sur le transatlantique norvégien, le Bergensfjord, à destination de la terre natale.
Le voyage à travers les États-Unis nous sembla un rêve vécu. Le transcontinental Northern Pacific mit à notre disposition un wagon spécial avec salon, salle à manger, couchettes, salle de bains. Quel luxe pour des échappés de la banquise ! Brusquement, d’une existence de vagabond nous passons à une vie princière. A toutes les grandes stations des foules nous réclament ; parfois l’enthousiasme oblige à prolonger l’arrêt du train pour nous permettre d’assister à quelque réception préparée en notre honneur. Enfin, le 3 juillet, à 9 heures, nous sommes à New-York, trois heures seulement avant le départ du paquebot. A la gare, notre excellent ami du Spitsberg, l’aviateur américain, le commandant Richard Byrd, retour, lui aussi, du Pôle, nous reçoit à la tête d’un cortège qui n’en finit pas et nous félicite de notre succès en termes émouvants. Montant ensuite dans les autos de la municipalité, nous filons à toute allure vers les docks, au milieu des hourrahs d’une foule innombrable. Sur le quai, superbement décoré, nouvelle réception ; après quoi nous montons à bord. En mettant le pied sur le pont du Bergensfjord, une profonde émotion nous saisit à la pensée que nous retrouvons la patrie bien-aimée. Tout l’équipage, du capitaine au plus jeune mousse, et tous les passagers nous accueillent avec une cordialité dont nous gardons un souvenir reconnaissant. La traversée n’est pour ainsi dire qu’une fête. Combien au milieu de ces amis, elle nous paraît courte. Neuf jours après le départ de New-York, le 12 juillet, la côte de Norvège est en vue. Il y a juste deux mois, nous survolions le Pôle !
Dès que le paquebot entre dans l’archipel côtier en avant de Bergen, nous avons le pressentiment de la réception que nous réserve notre grand port sur la mer du Nord. Pas une pauvre petite maison perdue dans le dédale des îles rocheuses qui ne soit pavoisée, pas un bateau pêcheur qui ne nous salue joyeusement. A un détour du fjord la ville apparaît dans son décor de montagnes vertes, piquées de mille petits points rouges formés par les drapeaux claquant au vent.
L’antique citadelle de Bergenhus tire une salve à notre entrée dans le port. Dès que nous débarquons, des bras vigoureux nous saisissent et nous portent en triomphe jusqu’aux voitures qui nous attendent ; ensuite c’est dans un concert d’acclamations et sous une pluie de fleurs que nous arrivons à l’Hôtel de Ville où les corps constitués nous expriment leurs félicitations. Pendant deux jours, les fêtes succèdent aux fêtes, toutes empreintes d’une chaleureuse affection.
Constamment préoccupée de nous être agréable, la Compagnie Transatlantique Norvégienne nous invite à prendre passage sur son beau paquebot le Stavangerfjord pour nous rendre à Oslo. Au cours de ce voyage le long de la côte, partout les mêmes transports se manifestent, à Haugesund, à Stavanger, à Kristiansand, à Horten ; pour terminer ce retour féerique, Oslo nous ménage un accueil comme seule notre capitale sait en faire à ceux qu’elle veut honorer.