… Le plafond gris se lève de plus en plus ; bientôt il s’efface complètement sous le souffle d’un vent de sud. Dans cette direction, les nuées demeurent accumulées au loin, mais, là aussi, elles commencent à bouger ; des pans s’en détachent pour former de petits nuages qui filent dans la brise.
Mais où est le Spitzberg ? Notre étonnement est grand de ne pas l’avoir déjà aperçu. Notre route serait-elle entachée d’une telle erreur, que nous serions passés, soit dans l’ouest, soit dans l’est de l’archipel ? Tant et tant de fois on m’a affirmé que dans ces parages les indications de l’aiguille aimantée sont complètement fausses que je commence à le croire. Et, pourtant, le compas solaire prouve l’exactitude des directions données par la boussole. Non, en vérité, mon inquiétude est injustifiée ; en dépit des raisonnements que je me tiens, je garde cependant un doute angoissant. Il demeure, en tout cas, certain que la terre devrait être en vue et que nous ne l’apercevons pas. Cette situation me préoccupe d’autant plus que notre provision d’essence approche rapidement de sa fin.
… Soudain, une énorme calotte de brume se disperse, découvrant une haute montagne baignée de lumière. Le Spitzberg, enfin !! Très loin dans le nord, des îles, évidemment les Sept-Iles, et, dans l’ouest, une longue ligne de côtes. Que ce soit le Spitzberg ou non, peu importe. La terre ferme se trouve là devant nous ; c’est l’essentiel. Au nord-ouest de l’archipel en vue s’étend une large bande sombre : la mer, la mer libre !! Quel soulagement ! Voir la mer et la terre, et plus un seul glaçon !
A partir de ce moment, changement de route. Riiser-Larsen s’éloigne de la région montagneuse pour incliner vers la nappe d’eau que nous apercevons dans l’ouest. Une décision judicieuse de sa part ; je serai tenté de dire un simple réflexe de l’instinct chez ce pilote incomparable. Peut-être a-t-il pris ce parti, parce que la commande des ailerons de gauchissement ne lui semble plus agir à sa convenance. Quoi qu’il en soit, il n’y avait pas dix minutes que nous volions au-dessus de l’eau que, brusquement, cette commande était coincée. Une descente immédiate devient nécessaire.
Un coup de vent soufflant d’un large golfe que, plus tard, nous reconnûmes être l’Hinlopen Strait, creuse la mer. Néanmoins, grâce à la maîtrise de Riiser-Larsen, l’amerissage a lieu sans incident. Afin que l’appareil lève le nez le plus possible, nous nous portons tous à l’arrière, à l’exception du pilote qui demeure naturellement à son poste. Sur ces grosses lames, la manœuvre exige du sang-froid et une grande habileté. Si, à l’arrière, nous sommes au sec, il n’en va pas de même de Riiser-Larsen. Brisant avec force sur l’appareil, les vagues couvrent d’eau notre ami. Novice dans cette navigation, je m’attends à toute minute à ce que nous soyons envoyés par le fond. Seulement, une heure après l’amerissage, soit à 20 heures, nous arrivons près de terre, dans un golfe encombré de bancs. Le débarquement n’est pas des plus faciles, heureusement, une nappe de glace adhérente au rivage nous offre le moyen de gagner la côte.
… Le vent est tombé, un gai soleil luit ; au milieu des grosses pierres accumulées sur la rive, il donne même une sensation de chaleur. Des mousses étalent leur jeune fraîcheur, des ruisseaux dégringolant de la montagne chantent, des vols d’oiseaux jettent des cris joyeux ; l’éveil printanier de la nature arctique ; une impression aiguë de grandeur et de vie. Nous n’avons pas besoin d’une église pour prier Dieu Tout-Puissant et lui adresser une fervente action de grâces. Cette nature sublime qu’il a créée est le plus magnifique des temples où nous puissions le remercier de sa miséricorde. Maintenant, sous une lumière chatoyante, la mer luit, plate, inerte, ponctuée par les grandes taches blanches de gros glaçons échoués. Devant ce paysage empli de paix et de sérénité, une douce émotion nous étreint.
L’appareil ayant été amarré à un bloc de glace autour duquel il peut éviter sans danger, tous nous débarquons. Deux tâches doivent immédiatement nous occuper : d’abord déterminer notre position, puis préparer un repas. Depuis le chocolat et les trois biscuits avalés ce matin à 8 heures, nous sommes à jeun. Tandis que Dietrichson prend des hauteurs solaires, nous veillons la popotte. Le menu du dîner ne sera pas plus copieux que celui du déjeuner ; le régime des restrictions s’impose toujours.
Quel plaisir nous ressentons à nous promener sur la plage, le terrain n’est pourtant guère propice à la marche ; rien que des tas de grosses pierres, mais qu’importe ! Nous redevenons de vrais enfants. La grève est toute parsemée de bois flotté[25] ; le combustible ne nous manquera pas si nous nous trouvons contraints à un long séjour sur les bords de cette baie. Nos réservoirs ne contiennent plus que 90 litres d’essence ; il est, par suite, nécessaire de la ménager.
[25] Des bois de Sibérie entraînés par les courants marins et rejetés ensuite sur les côtes des terres polaires. (Note du traducteur.)
Au moment où Omdal, qui, soit dit en passant, a, pendant tout le voyage, rempli les fonctions de cuisinier, va allumer le réchaud, un cri de joie retentit : « Une voile ! » Riiser-Larsen a aperçu un petit « phoquier »[26] manœuvrant pour doubler la pointe est de notre baie. En vérité, si longtemps la chance nous a été contraire, maintenant, elle nous comble de ses faveurs.