Nous continuons à avancer. Mes camarades grimpent à leur tour dans la mâture. « Oui, le Hobby est là, crie l’un d’eux, et, à côté, le Heimdal[30]. »
[30] Navire de guerre norvégien.
Arrivés un peu plus loin, nous apercevons deux hydravions, deux Hansa-Brandenburg, parés pour prendre l’air.
Pourquoi cette assemblée de navires et d’appareils ? Les hydravions ont été sans doute envoyés ici pour exécuter le lever de la côte nord du Spitzberg, projet dont il était question avant notre départ. Pas un instant l’idée ne nous vient que cette escadrille a été mobilisée, afin de nous rechercher.
… Nous approchons. Des bateaux au mouillage les jumelles sont braquées sur le nouvel arrivant. Personne ne soupçonne notre présence à son bord. Passant à portée de voix du Hobby, l’un de nous, apercevant un ami à bord, le hèle : « Dis donc, cela va bien chez toi ? »
Du coup, on nous reconnaît, et les cris de joie et les hurrahs d’éclater. Le Sjöliv stoppe, puis vient le long du Hobby. Quelle réception nous est faite ! On rit, on pleure, on s’embrasse. Bon Dieu ! est-ce bien vous ? Nos amis n’osent en croire leurs yeux ; ils nous content leur longue attente, leur poignante anxiété ; jamais ils n’avaient cru à un désastre, mais au fond du cœur ils en avaient l’appréhension. Et voici que tout à coup nous revenons. Les morts sont ressuscités !
Dès que nous avons pris terre, nous sommes entourés et chaudement félicités. Les membres de l’expédition demeurés à la baie du Roi, ainsi que les officiers du Heimdal et ceux des hydravions expriment en termes touchants leur joie de nous revoir. Puis arrive le bon Knutsen, le directeur du charbonnage. Lorsque nous nous retrouvons face à face, une poignante émotion nous saisit l’un et l’autre. Pas un jour, pas une heure même pendant notre absence, cet excellent ami n’a cessé de penser à nous ; chaque matin, comme chaque soir, il épiait l’horizon, guettant notre retour.
Aussitôt débarqués, nous devons passer et repasser devant l’objectif. On veut conserver l’image de nos visages amaigris, recouverts d’une épaisse couche de crasse qu’encadre une barbe de plus d’un mois.
Après cela, nous nous dirigeons vers les bâtiments de la mine où nous avons passé des jours inoubliables avant le départ. C’est comme un rêve enchanteur de revoir ces maisons hospitalières. Sur la banquise, que de fois n’avons-nous pas évoqué leur souvenir. Ah ! quand nous serons de retour à la baie du Roi, on ne s’en fera plus et on pourra manger à sa faim, disions-nous. Ce jour est enfin arrivé. Voici la salle qui nous est si familière ; voici sa table chargée d’un tas de bonnes choses appétissantes. Est-ce possible ? Aurons-nous la liberté de manger tout cela ? Ne serons-nous pas obligés de compter les biscuits que nous avalerons ? Non, la dure existence au milieu des glaces est finie ; elle appartient à un passé déjà lointain.
Au moment de notre entrée dans la pièce, des salves retentissent au dehors ; tous, d’un même élan, les larmes aux yeux, nous entonnons alors le chant si cher à nos cœurs, l’hymne national. Que Dieu bénisse notre patrie ! Notre beau pays aimé ! Avec joie nous serons toujours prêts à te sacrifier nos vies comme nos biens.