Dans la matinée nous procédons à notre transformation en civilisés. D’abord un bon bain de vapeur, puis tonte générale. Combien nous avons maigri pendant ces quatre semaines de labeur épuisant, la cravate de Riiser-Larsen en fournit la démonstration. Avant le départ, elle serrait notre ami tant soit peu ; aujourd’hui elle est si longue qu’elle peut faire deux tours de cou.
A quelle heure nous nous couchons ce jour-là, je ne m’en souviens pas. Le lendemain, lorsque je me réveille, mes yeux s’ouvrent sur une de ces scènes prenantes qui demeurent gravées dans la mémoire. Sur une éminence, devant la maison, le pavillon national flotte au souffle d’une légère brise d’été ! Un chaud soleil flambe, couvrant de rutilances les glaciers environnants. Les oiseaux remplissent l’air de leurs chants, de jolies petites fleurs éclairent le mamelon voisin de leurs couleurs éclatantes, tandis que sur les bateaux mouillés en rade, le grand pavois claque gaîment au vent. Toute la nature est emplie d’un air de fête. Devant ce spectacle d’une beauté impressionnante dans son calme joyeux, je me frotte les yeux, me demandant si je suis bien réveillé. J’ai l’impression de vivre un songe merveilleux.
Le 20 juin, à 2 heures du matin, le Heimdal part avec les aviateurs, les mécaniciens, le photographe, pour aller chercher le N-25 dans la Brandewijnbay. Le lendemain, à 8 heures du soir, l’expédition ramène l’appareil en parfait état.
A partir de ce moment nous sommes en vacances. Comme elles sont les bienvenues ! Comme elles semblent agréables après la rude existence menée ces dernières semaines et les lourdes préoccupations avant le départ ! Je ressens la même joie que lorsque, enfant, je m’échappais vers la campagne à la fin de l’année scolaire.
Tous les jours la T. S. F. nous apporte des félicitations du monde entier. Les premiers, le roi et la reine de Norvège nous adressent un message ; puis arrivent des dépêches du prince héritier, du Storting[31] du cabinet norvégien, de toutes les villes du royaume, de nombre de communes et de sociétés, de tous les ministres étrangers accrédités à Oslo. Le roi de Grande-Bretagne nous envoie également un télégramme.
[31] Parlement norvégien.
La Saint-Jean est fêtée, suivant la tradition, par un feu de joie, des chants et des danses.
La veille, le Hobby était parti pour rallier son port d’attache. En voyant s’éloigner ce bateau, nous avons l’impression de quitter un vieux camarade ; il nous a rendu de si grands services ! Deux jours plus tard nous prenons à notre tour la route du sud, à bord d’un charbonnier, l’Albr.-W.-Selmer. Le N-25 est installé sur la partie avant du pont et les deux appareils de la marine royale sur la partie arrière. Leurs ailes dépassent les pavois de chaque côté, donnant au navire un aspect singulier ; il a l’air d’un être étrange, tenant à la fois de l’oiseau et du poisson.
A 11 heures du soir l’Albr.-W.-Selmer sort de la baie par un temps éblouissant. Le soleil de minuit brille dans un ciel magnifique, illuminant les montagnes des plus merveilleuses colorations. Au passage le Heimdal nous salue par les accents de l’hymne national ; à terre les salves succèdent aux salves. En remerciement de ces manifestations nous abaissons notre pavillon ; bientôt après l’hospitalière station de Ny Aalesund disparaît.
En quittant la baie du Roi, nous avions décidé de faire route directement par la pleine mer vers l’entrée du fjord d’Oslo. Les événements en décidèrent autrement. Passé la pointe sud du Spitzberg, une grosse houle d’est imprima au navire un roulis si violent que les aéroplanes amarrés sur le pont se trouvèrent en danger de tomber à l’eau. En présence de cette situation, le capitaine chercha l’abri de la terre le plus tôt possible, et, le 29 juin, à 11 heures, nous entrions, par le chenal de Fuglö[32], dans l’archipel côtier de Norvège.