Je songe à la différence profonde existant entre le moyen de locomotion employé par notre expédition pour triompher de l’obstacle créé par les banquises et ceux dont se sont servis les précédents explorateurs. A part le malheureux et si sympathique Andrée parti à la conquête du Pôle en ballon libre, il y a vingt-huit ans, Roald Amundsen est le premier à utiliser la voie de l’air pour pénétrer au cœur de l’inconnu arctique. Sa tentative réussira-t-elle ?
Cela dépendra des possibilités d’atterrissage. Si nous rencontrons des terrains propices, et cela à intervalles pas trop éloignés les uns des autres, la victoire couronnera notre entreprise. Dans le cas contraire nos chances de succès deviendront singulièrement moindres. L’atterrissage représente ce que j’appellerai le point d’interrogation de l’expédition. Sur l’existence de canaux au milieu de la banquise comme sur les conditions de surface offertes par les glaces polaires, les compétences ont émis, avant notre départ, des avis contradictoires. En second lieu, aucun aviateur n’a examiné le pack[34] en dérive dans le bassin arctique ; les renseignements précis sur les possibilités d’une descente sur la grande banquise font donc complètement défaut. Nous avons une confiance entière dans nos appareils ; en mettant les choses au pis, c’est-à-dire en supposant que nous ne puissions faire escale, ils pourront, croyons-nous, nous ramener au Spitzberg.
[34] Voir plus haut, [page 60].
Emporté vers l’extrême nord, dans un fauteuil pour ainsi dire, je pense aux efforts surhumains déployés par les précédentes expéditions, à leurs souffrances, à leurs privations de toute nature. Des semaines et des semaines, des mois et des mois, elles cheminaient péniblement sur la surface rugueuse de la banquise ; chaque jour, du matin au soir, elles avaient à escalader d’interminables chaînes de monticules de glace, et, quand au prix d’un labeur épuisant, elles avaient réussi à gagner quelques kilomètres dans la direction désirée, une nappe d’eau venait leur barrer la route. En pareil cas, il fallait mettre à la mer les frêles embarcations, chargées sur les traîneaux, établir un long et difficile va-et-vient pour le transbordement des bagages, ou bien contourner à pied l’étang au prix de longs détours, toujours sur un terrain diabolique, parfois en perdant quelques-uns des kilomètres précédemment gagnés, au prix de tant de peines.
Combien différente est notre situation. Nous avançons sans effort, ni fatigue ; un simple mouvement de la main suffit à diriger l’appareil qui nous porte, nous et notre matériel, et il nous fait franchir à la vitesse de plusieurs kilomètres à la minute les obstacles qui tant de fois ont arrêté les anciens explorateurs. Dans la relation de son raid vers le Pôle en compagnie de Johansen, Nansen raconte avoir souvent souhaité de se transformer en oiseau, afin de passer d’un coup d’aile par-dessus les accumulations de blocs de glace dont l’escalade mettait ses forces à une si rude épreuve. Aujourd’hui le souhait de notre illustre compatriote se trouve réalisé. Tant que nous tiendrons l’air, ces crêtes de glace qui hérissent la banquise ne nous gêneront pas.
Mais revenons au récit du voyage. La mer de nuages s’étend plus loin que je ne le supposais au début ; si elle n’entrave pas notre marche, elle nous empêche, par contre, de connaître notre vitesse et notre dérive.
Ellsworth m’a raconté plus tard avoir été impressionné par la situation. Lorsque l’ombre de l’appareil porte sur la brume, son image apparaît, entouré d’une double auréole présentant les couleurs du prisme. Ce phénomène de réfraction persista tant que nous survolâmes le brouillard. Amundsen l’observa également à bord du N-25.
Au delà de 82° de latitude nord les nuages disparaissent ; dès lors dans toutes les directions se découvre à perte de vue une blancheur d’une monotonie fatigante. Je me tiens à une altitude variant de 1.000 à 3.000 mètres.
La banquise présente un aspect complètement différent de celui sous lequel je me la représentais. A la place de grandes plaques de glace unie, longues de plusieurs kilomètres, que je m’attendais à rencontrer, je ne vois qu’un agglomérat de menus glaçons irréguliers, accidenté de crêtes et déchiré de crevasses. Sur un pareil terrain, un atterrissage entraînerait fatalement une catastrophe. Quant aux larges canaux serpentant à travers les champs de glace dont on m’a tant parlé avant le départ, ils se réduisent à d’étroites fentes pareilles à des fêlures, craquelant la croûte rigide étendue sur la mer ; sur un espace aussi étroit, on ne saurait non plus amerir. Donc, nulle part, possibilité de descendre. Je cherche à me réconforter en pensant qu’aux approches du Pôle les « champs » deviendront plus étendus et moins tourmentés. Les heures passent et aucun changement ne se produit dans leur aspect. Malgré cela, et quoique le moteur arrière m’inspire de sérieuses craintes, ma confiance demeure entière. Le vrombissement si parfaitement régulier des Rolls-Royce me rassure. Et j’ai besoin de l’être ; un pilote comprendra le sentiment que j’éprouve.
Que de fois les prophètes de malheur nous ont prédit un froid intolérable pendant le vol ; or, nous ne sommes nullement incommodés par la température, moi tout le premier, quoique, en ma qualité de pilote, je ne puisse prendre aucun mouvement. C’est que, grâce à l’expérience de notre chef en matière de voyage dans l’extrême Nord, notre vestiaire est approprié aux circonstances. J’appréhendais surtout le froid pour les pieds et les mains ; mes craintes furent vaines, nos chaussures, comme nos moufles, nous donnèrent toute satisfaction.