… Depuis huit heures nous tenons l’air. Marchant à raison d’environ 150 kilomètres à l’heure, nous ne devons plus être loin du Pôle. A quelle distance ? cela dépend de la force du vent contraire que nous avons rencontré, en d’autres termes de notre vitesse par rapport au sol. Qu’allons-nous faire ? Sur la banquise pas la moindre possibilité d’atterrir sans risquer le bris de l’appareil, sinon la mort de l’équipage. Pendant que je me livre à ces réflexions peu réconfortantes, Omdal arrive près de moi ; après avoir jeté les yeux sur la glace sous-jacente, il hoche la tête d’un air découragé, lui l’homme de toutes les énergies.

Tout à coup que voyons-nous ? Là-bas quelque chose brille au soleil. Nous regardons attentivement dans cette direction… Aucun doute n’est possible ; c’est une nappe d’eau bleue, crêtée de vagues blanches, la première que nous avons aperçue depuis que nous avons laissé la brume derrière nous. Nous n’en pouvons croire nos yeux. Ayant également aperçu cet étang, le N-25 descend immédiatement dans sa direction. Je suis son mouvement. Quoique divisée par des goulets et par des champs de glace, la nappe est suffisamment étendue pour un amerissage. A l’entour, la banquise est extrêmement accidentée ; à mesure que nous nous en rapprochons, elle paraît de plus en plus bosselée et rugueuse ; impossible par suite d’y atterrir. Dans un virage, je vois le N-25 se poser sur un bras de l’étang. Il me semble trop étroit pour que deux appareils puissent y descendre. En conséquence, je me dirige un peu plus au sud vers un petit bassin. Notre amerissage a lieu dans les meilleures conditions du monde. Après cela, à vitesse très réduite, je me dirige vers le plus grand glaçon du voisinage et m’y amarre. Au cours de cette navigation, le moteur arrière s’arrête dès que j’ai ralenti.

Lorsque nous arrivons au milieu de la glace, quel n’est pas mon étonnement d’apercevoir un phoque barbu ! Curieux comme tous ses pareils, il suit attentivement tous nos mouvements. D’après ce que j’avais entendu dire, je ne m’attendais pas à rencontrer un être vivant à pareille latitude ; de son côté, le phoque paraît non moins étonné que nous ; très certainement jamais auparavant il n’avait vu un aéroplane.

CHAPITRE II
Sur la banquise.

Nous apercevons le camp de nos camarades. — Première tentative pour rejoindre Amundsen. — La vie sur la banquise. — Nous entrons en communication avec l’autre groupe. — Deuxième tentative pour rallier Amundsen. — Essais infructueux pour remettre un moteur en marche. — Deux hommes en perdition. — Nous rallions l’équipage du « N-25 ».

Une fois l’appareil amarré, nous sautons sur la glace pour voir ce qu’il est advenu du N-25 et de son équipage. J’ai observé la direction dans laquelle il a ameri ; d’après mon estime, il est descendu à 3 milles marins (5,5 kilomètres) du point où nous nous trouvons. Pour nous orienter, nous gravissons le monticule de glace le plus élevé, voisin du mouillage. Profondément décourageante, la vue que nous découvrons du sommet de ce belvédère. A part l’étang où nous nous sommes posés, de tous côtés de la glace à perte de vue et quelle glace ! Pas le moindre espace plan, rien que des mamelons et des crêtes formés par des entassements de glaçons. Lorsque je me trouvais en l’air, la banquise ne m’avait certes pas paru constituer un bon terrain d’atterrissage, néanmoins ce que je vois maintenant dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer. Ce panorama nous donne à tous le frisson, en même temps qu’il nous émeut par sa grandeur et sa désolation.

Mais trêve de rêveries, et occupons-nous de chercher nos camarades. Anxieusement nous scrutons l’horizon à la jumelle… Après un examen assez long, nous voici fixés ; par-dessus un monticule, j’aperçois l’extrémité d’une aile et le bout d’une pale d’hélice. Nos amis se trouvent à 3 ou 4 milles marins (5,5 à 7,4 kilomètres) dans le nord. Lorsque nous nous serons restaurés, nous irons les rejoindre. Depuis notre départ de la baie du Roi, je n’ai ni mangé, ni bu. Si, pendant le voyage, mon estomac n’a rien réclamé, maintenant il se montre exigeant. Nous déjeunons avec l’en-cas qui nous a été remis au moment de décoller.

Après ce repas sommaire, Omdal travaille à ses chers moteurs, pendant qu’Ellsworth exécute des observations météorologiques et que je prends une hauteur solaire. Résultat approximatif : 87° 50′ de latitude nord. L’avion me paraissant en sécurité, je m’achemine avec Ellsworth vers le N-25. En suivant le bord de l’étang, ce sera l’affaire d’une heure et demie, pensons-nous. Pour parer à toute éventualité, nous emportons le canot pliant, mais ni provisions, ni matériel de campement. Avant le départ, nous plantons le pavillon norvégien sur le sommet du monticule voisin du camp.

Dans notre ignorance des conditions de la marche sur la banquise, Ellsworth et moi partons pleins d’illusions ; ni l’un ni l’autre n’avons le moindre doute que nous ne réussissions à rejoindre Amundsen. Cette belle assurance ne fut pas longue. Dès les premiers pas les difficultés se révèlent aussi nombreuses que variées ; sans répit nous devons gravir, puis descendre de gros monticules ; cela irait encore si nous ne traînions notre canot. Non seulement ce portage est très fatigant, mais encore il exige de grandes précautions pour ne pas crever la toile de l’embarcation sur quelque arête de glace pointue. Pour varier, de temps à autre une crevasse remplie d’eau et de menus morceaux de glace nous ferme la route ; il faut alors lancer le canot et nous en servir comme d’un bac. D’autres fois nous rencontrons un canal relativement large ; en pareil cas nous embarquons et naviguons pendant quelque temps. Lentement, très lentement, nous gagnons du terrain. Le N-25 devient de plus en plus distinct. Tout à coup nous voyons une de ses hélices tourner. Quelle joie nous éprouvons ! Evidemment l’équipage est sain et sauf et l’appareil probablement en bon état. De la coupe aux lèvres il y a loin. Nous en fîmes l’expérience ce jour-là et combien cruelle. Nous touchions presque au but, lorsqu’une nappe de « jeune glace », trop mince pour supporter le poids d’un homme, nous arrête. Impossible de la contourner ; par suite point d’autre ressource que de revenir en arrière. En pure perte nous avons peiné pendant plusieurs heures. La retraite fut aussi pénible que l’aller, agrémentée en plus de bains de siège dans une eau glacée. Nous rentrons au camp littéralement fourbus.

A l’arrivée, Omdal nous offre un excellent chocolat. Bon Dieu ! que cela fait du bien d’absorber une boisson chaude !