En notre absence, notre mécanicien a procédé à la revision du moteur arrière ; plusieurs soupapes d’échappement se trouvant grippées devront être changées. Ce travail prendra de deux à trois jours.
De la glace s’étant formée autour de l’avion, nous décidons de le faire virer de manière à placer son avant en direction de l’étang, pour le cas d’un départ. Si un envol devient nécessaire, peut-être sera-t-il possible de l’effectuer avec le seul secours du moteur avant ? Le virage de l’appareil ne fut pas précisément facile ; d’abord il fallut casser la glace autour de la coque, ensuite peiner longuement pour obtenir sa giration. Au total, trois heures d’un pénible labeur, agrémenté de nouveaux bains glacés.
L’équipage du N-25 nous a-t-il aperçus ? Telle est la question que nous nous posons constamment. Il nous semble invraisemblable qu’ils ne voient pas notre pavillon. S’ils n’ont éprouvé aucun accident, selon toutes probabilités, ils viendront nous rejoindre, une fois leurs observations terminées. S’ils reprennent l’air en volant bas, ils nous découvriront certainement. Donc, nous sommes certains de ne pas être abandonnés à notre sort.
Remettre promptement le moteur en état et nous préparer au départ dans le plus bref délai possible, nous n’avons pas autre chose à faire pour le moment.
La voie d’eau créée par la déchirure de la coque au moment du départ, quoique moins grave que je le pensais tout d’abord, débite toutefois suffisamment pour rendre l’intérieur de l’hydravion inhabitable. Dans ces conditions, nous nous installons à « terre », comprenez, sur la banquise. Nous dressons la tente, puis débarquons les sacs de couchage, ainsi que les effets de campement indispensables. Un phoque s’étant aventuré jusqu’ici, il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce qu’un ours blanc ne vienne rôder dans ces parages. En conséquence, nous prenons avec nous un fusil et un revolver.
Désormais Omdal travaillera constamment à ses moteurs ; en cas de besoin, Ellsworth et moi lui prêterons assistance. Tant que le mécanicien ne réclamera pas notre concours, la popote, les observations, la surveillance de l’horizon, le pompage de la coque constitueront notre lot.
Peu agréable, le séjour sous la tente. Notre abri est petit ; de plus, confectionné en mince toile d’avion, il n’offre qu’une protection insuffisante… Quand le « Primus » est allumé, on y serait assez bien, si la chaleur développée par le fourneau ne déterminait la fusion de la neige sous-jacente, par suite, ne détrempait le plancher.
Le 22 mai, vers midi, le ciel se couvre ; dès lors le N-25 n’est plus visible.
Complètement novices en matière de banquise, ignorant, par conséquent, les méfaits dont elle est capable, Ellsworth et moi nous nous croyons en complète sécurité. Possédant une certaine expérience des glaces à la suite de son hivernage sur la côte de l’Alaska, Omdal ne partage pas notre optimisme ; il redoute que les deux bords du bassin où se trouve l’avion ne viennent à se rapprocher et à se rejoindre ; il pense, toutefois, que la « jeune glace » nous protégera contre une attaque brusquée.
Dans l’après-midi, éclaircie ; nous distinguons l’extrémité du N-25. Après cela, les nuages retombent ; averses de neige. Aucun doute ne peut plus subsister dans notre esprit ; la banquise est constamment en mouvement ; mais, étant donné sa largeur, il ne nous semble pas possible que l’étang puisse se fermer et que nous courrions le risque d’être écrasés entre ses bords comme entre les mâchoires d’un étau. Pour le moment, toutes nos préoccupations vont à nos camarades ; à leur sujet, notre imagination se donne carrière.