… Chaque jour le pack[35] se déplace davantage. La dérive nous rapprochant de plus en plus du camp d’Amundsen, nous allons essayer de le joindre. Depuis longtemps nous désirons avoir des nouvelles de nos camarades et examiner la situation avec notre chef ; seul, de notre petite troupe, il possède l’expérience des glaces, par suite, peut, seul, juger notre position en pleine connaissance de cause.

[35] Banquise. (Note du traducteur.)

… Nous entassons les vivres dans le canot pliant et le chargeons sur le traîneau[36]. Avant le départ, Amundsen ne nous a-t-il pas expliqué qu’en cas de perte des avions l’expédition battrait en retraite vers le sud en transportant son matériel sur ce véhicule.

[36] Le modèle dit Skikjelk.

Partis plein d’espoir et d’entrain, nous nous arrêtons épuisés et découragés, après seulement un parcours de quelques centaines de mètres. Figurez-vous, tous les vingt ou trente pas, des crêtes formées de blocs accumulés ! A la force du poignet, il faut hisser le traîneau au sommet de ces monticules, puis l’en faire descendre, et cette dernière manœuvre n’est pas la moins difficile. De toute évidence, jamais nous n’arriverons au but dans un temps raisonnable, si nous nous obstinons à haler notre lourd véhicule. Donc, nous décidons son abandon et chargeons nos bagages sur le dos. Quoique réduit au strict nécessaire, chaque sac pèse dans les 40 kilos. Cela fait, nous nous remettons en route, après avoir chaussé nos skis. Toujours de hautes chaînes de monticules et des massifs de mamelons ; sur ce terrain diabolique les patins deviennent plus gênants qu’utiles ; donc, nous les enlevons. Après cela, voici des canaux recouverts de « jeune glace ». Sur cette surface lisse nous reprenons les skis ; mais, attention ! elle menace de se briser sous notre poids. Cette marche à travers la banquise est bien l’exercice le plus dangereux et le plus épuisant que l’on puisse imaginer ; en revanche, que d’émotions et de surprises il apporte ! J’admire l’adresse d’Ellsworth ; quoique ne possédant pas la pratique du patinage, il se tire d’affaire avec aisance ; c’est un excellent sportsman dans la meilleure acception du terme.

L’expérience acquise par Omdal en Alaska nous est très utile, en ce qu’elle lui permet de découvrir les passages faciles. En dépit des obstacles accumulés sur notre route, nous avançons. Le N-25 devient de plus en plus visible. Nous voici à peu près à mi-chemin. Là, nouvelle déconvenue. Un chenal, large de 450 mètres environ, s’ouvre devant nous ; la « jeune glace », dont il est recouvert, très frêle, est impraticable ; d’autre part, impossible de contourner cette nappe : elle s’étend à perte de vue à droite comme à gauche. Et le camp d’Amundsen se trouve à l’autre côté ! Nous en sommes si proches que, sans le secours de la jumelle, nous pouvons communiquer avec nos camarades par signaux à bras. Ils nous engagent à ne pas nous aventurer plus loin et à regagner notre camp. Nous convenons de reprendre la conversation demain, à 10 heures (temps moyen de Greenwich).

Après une marche épuisante de sept heures, nous rallions la tente, complètement éreintés. Aussitôt nous nous couchons. Il fait un froid de chien ; malgré cela, nous dormons profondément, notre première bonne nuit depuis le départ du Spitzberg. Nous commençons, il est vrai, à savoir nous servir des sacs de couchage. Toute une éducation est nécessaire pour apprendre à s’installer confortablement avec le ballot de vêtements dont on est couvert. Avant de nous coucher, ne nous mettons-nous pas sur le dos toute notre garde-robe.

25 mai. — Le temps gris habituel, si déprimant ; par moment chasse-neige ; température : environ 10° sous zéro.

Essai infructueux de mise en marche du moteur arrière. A la suite de cet insuccès, Omdal change de nouvelles soupapes d’échappement, sans arriver à un meilleur résultat ; il ne se produit pas de compression.

A 10 heures du matin, conversation avec l’autre camp. A leur avis, avec de légères charges et en observant la plus grande prudence, nous pourrons réussir à les rallier.