Nous allons de nouveau essayer de faire partir le moteur, puis nous tenterons de haler le N-24 sur le glaçon où nous sommes campés ; il y sera en sécurité, supposons-nous. En conséquence, nous commençons à tailler un plan incliné dans l’épaisseur de la glace, afin de pouvoir hisser l’appareil. Tandis que nous sommes occupés à ce travail, le groupe Amundsen réclame notre aide et nous prie de venir le joindre dès que nous serons prêts. Nous leur répondons qu’ils peuvent compter sur nous.

Décidément, le moteur est complètement avarié. La compression se fait mal. Omdal verse de l’huile chaude sur les pistons, place ensuite tous les réchauds Therm’x dans le groupe-moteur pour en élever la température[37] ; rien n’y fait ; les moteurs refusent de tourner. Autre sujet de grave préoccupation : les deux rives du bassin où nous avons ameri se sont rapprochées au point de se joindre, pour ainsi dire ; la nappe d’eau a presque disparu, et les gros morceaux de blocs accumulés sur l’autre bord, qui ont tout l’air de voisins dangereux, ne sont plus loin de nous. Donc, situation sérieuse.

[37] Amundsen cite comme exemple de la puissance calorifique des appareils Therm’x, qu’en deux heures ils firent monter la température de la chambre des moteurs de 11° sous zéro à 25° au-dessus.

Jusqu’ici nous n’avons pas ouvert une grande brèche dans nos provisions ; depuis notre arrivée nous avons vécu de l’en-cas remis au moment du départ et d’une tasse de chocolat. Notre dîner, aujourd’hui, se compose de soupe au pemmican[38] ; mais au lieu d’une tablette trois quarts que comporte la ration de chaque homme, nous n’avons employé que deux tablettes pour nous trois. Nous économisons également le biscuit ; désormais chaque membre de l’équipage n’en touchera que douze par jour. A ce moment nous ne nous doutions guère que notre séjour sur la banquise se prolongerait pendant des semaines.

[38] Mélange de poudre de viande et de graisse. Voir plus loin, [p. 203].

Les travaux terminés, nous goûtons sous la tente un repos bien gagné. Notre maigre souper avalé, j’allume une pipe ; tout à coup je ressens des picotements dans les yeux, puis des douleurs très vives. Aucun doute n’est possible, je suis atteint d’ophtalmie des neiges ! Depuis le débarquement, le temps ayant été presque toujours couvert, je n’ai pas porté de lunettes colorées ; je paie cher mon imprudence… Ainsi me voici aveugle pour plusieurs jours ; pendant quelque temps je ne serai plus qu’une pauvre loque, incapable de rendre le moindre service, et cela au moment où la situation n’est rien moins que rassurante. A quoi bon se lamenter ! Je m’enfonce dans mon sac et ferme les yeux. En dépit des souffrances et des préoccupations, je m’endors ; les fatigues et les soucis de ces derniers jours m’ont littéralement épuisé.

Le lendemain je me réveille très tard ; la tête reste lourde, mais, à ma grande satisfaction, j’ouvre les yeux. Je ne suis plus aveugle.

Ma montre marque 12 heures. Midi ou minuit[39] ?

[39] Cette incertitude est très plausible, le soleil étant relativement haut, à minuit, en mai, sous le 88° de latitude nord.

Mes deux compagnons dorment encore. Quelques instants après Ellsworth se réveille ; à son avis il est midi ; hier soir il s’est couché à 11 heures et il a l’impression d’avoir dormi longtemps.