Mes yeux coulent encore ; néanmoins j’y vois très bien. Instruit par cette pénible expérience, je mets des lunettes. Aussitôt après avoir déjeuné, au travail ! Malgré tous nos efforts, impossible de démarrer le moteur. Il a dû subir un tel échauffement pendant le vol que les tiges des pistons sont grippées ; une réparation des cylindres exigerait une semaine. Dans ces conditions notre ligne de conduite est toute tracée. Nous allons mettre l’avion en sûreté, puis nous nous acheminerons vers le camp d’Amundsen. Avec l’assistance de l’autre équipe, et surtout du second mécanicien, il sera facile de réparer ensuite notre appareil en quelques jours.
Simplement avec le moteur avant, je fais avancer le N-24 sur le plan incliné taillé dans la glace. Ellsworth et Omdal se dépensent en efforts surhumains pour me seconder dans cette manœuvre ; mais quelle action trois hommes peuvent-ils exercer sur une machine pesant plus de trois tonnes ! Quoi qu’il en soit, nous parvenons à hisser assez haut sur la glace une partie de l’avion ; seuls la queue et la partie arrière de la coque demeurent dans l’eau. Dans cette position le N-24 ne pourra pas couler ; d’autre part, suivant toute vraisemblance, la « jeune glace » empêchera les gros glaçons d’en approcher. L’appareil ne me paraît donc pas devoir courir des dangers pendant notre absence.
Ces précautions prises, nous recommençons le paquetage en vue du départ. Nous ne prendrons que les effets les plus indispensables ; en dépit de cette résolution nous ne pouvons nous résoudre à abandonner un tas de choses, et nous les fourrons dans les sacs, tant et si bien qu’ils pèsent chacun 40 kilos. Heureusement, sous la poussée de la dérive, le N-25 s’est sensiblement rapproché de nous. La glace qui recouvre l’étang ne m’inspire qu’une confiance limitée ; quoi qu’il en soit, nous nous y engageons. Omdal marche en tête, je le suis, puis vient Ellsworth. Après avoir quitté la « jeune glace », nous nous engageons dans un labyrinthe de crêtes. Sur ce terrain, impossible de se servir des skis ; il faut donc les charger sur le dos en sus des sacs. Malgré cela, nous avançons assez rapidement ; bientôt nous voici presque au but, nous arrivons à portée de voix du camp d’Amundsen. Nous marchions en complète sécurité, lorsque subitement j’enfonce dans l’eau jusqu’au cou. Mes skis, dont par prudence je n’avais pas bouclé les attaches, se détachent. Je me trouve ainsi avoir les jambes libres ; peut-être réussirais-je à me tirer d’affaire si le poids de 40 kilos dont je suis chargé n’entravait mes mouvements. A mon appel, Omdal accourt, mais à peine m’a-t-il rejoint qu’il enfonce à son tour.
Jetant mon fusil sur la rive, je cherche à me cramponner à la glace ; au début mes efforts demeurent infructueux, toujours elle cède sous ma prise ; seulement après plusieurs tâtonnements, je parviens à trouver un point d’appui solide. Maintenant je n’ai plus qu’à garder l’immobilité la plus complète, en attendant qu’Ellsworth vienne à mon aide, si, lui aussi, n’est pas tombé à l’eau. Le courant rapide drosse mes jambes sous la glace, si bien que les pointes de mes souliers viennent la toucher. Gêné par mon sac, jamais je n’arriverai à sortir de l’eau sans aide, et je ne veux pas essayer de m’en débarrasser, avant de savoir ce qu’il est advenu d’Ellsworth. De son côté, Omdal appelle au secours, espérant attirer l’attention de nos camarades du N-25.
Ellsworth n’est pas long à arriver. Lorsqu’il nous a vus enfoncer, il a immédiatement abandonné la « jeune glace » pour un sol plus solide. Afin de ne pas effondrer la mince croûte qui s’est brisée sous mes pas, il rampe vers moi en me tendant un ski, et, dès que j’ai saisi l’extrémité du patin, il m’attire rapidement vers lui. Je détache alors mon sac, et, après l’avoir mis en sûreté sur la glace, gagne un sol stable. Une fois que je suis sauvé, Ellsworth court au secours d’Omdal dont les forces faiblissent. Clopin-clopant, je le suis. Epuisé, notre camarade est incapable de s’aider ; seulement au prix d’efforts répétés nous réussissons à le soulever. Je puis alors couper les courroies de son sac ; après quoi nous parvenons à ramener notre ami sur la glace solide. Saisi par le froid, il est sur le point de défaillir. Nous l’avons échappé belle ; seules la présence d’esprit d’Ellsworth et la rapidité de sa décision nous ont sauvés.
Fort heureusement, nous portions nos ceintures de sauvetage, et les attaches de nos skis n’étaient pas bouclées ; sans ces deux circonstances nous étions perdus.
Quarante minutes après l’accident, nous arrivons au camp d’Amundsen, où l’accueil le plus cordial nous est fait. Un bon petit verre d’alcool, puis des vêtements secs et bientôt l’accident est oublié. Après cela, conversation animée à bâtons rompus en trois langues différentes. Nous avons tant à raconter à nos camarades, et nous tant à apprendre d’eux. « Je suis heureux de vous revoir », dis-je à Amundsen en lui serrant la main. Ici cette formule banale de politesse revêt sa véritable signification et toute sa sincérité. C’est, en effet, une joie de retrouver un chef d’une telle expérience, d’une intelligence si remarquable, et dont l’énergie sait triompher de toutes les difficultés. « Moi aussi, je suis heureux de vous revoir », me répond Amundsen ; dans cette simple phrase, je sens la chaleur de son affection comme il a senti celle que je lui porte dans mon bref salut. Sur la banquise, les mots ne servent pas à déguiser la pensée.
Nous sommes là tout l’équipage du N-24 sain et sauf, et nous avons la satisfaction d’annoncer à nos camarades que notre appareil se trouve en sécurité, tout au moins pour quelque temps, et qu’il pourra repartir promptement si, tous les six, nous travaillons à le réparer.
Le N-25 est dans une situation précaire ; pour le sauver les efforts réunis des deux équipages ne seront pas superflus. Il a dû accomplir une descente forcée, comme nous l’apprenons. Si sa position au milieu de la glace est plus mauvaise que celle du N-24, par contre ses moteurs sont intacts. Les courants marins, au lieu de rapprocher les deux camps, les eussent-ils éloignés l’un de l’autre, selon toute vraisemblance nos deux groupes n’auraient pu communiquer, ni ensuite se rejoindre. Dès lors, chaque équipage se serait trouvé réduit à ses seules forces ; dans de telles conditions, il est douteux que les appareils aient pu être remis en état de vol.
Même maintenant, alors que nous sommes tous réunis, nous nous demandons avec inquiétude comment, avec les primitifs engins en notre possession, nous parviendrons à hisser le N-25 sur le grand glaçon où il doit être amené. Dans cette situation critique l’ingéniosité de notre chef suppléera à tout, et l’avenir montrera que six hommes, lorsqu’ils luttent pour la vie, peuvent accomplir l’impossible.