N. a trente-quatre ans. Un nez busqué, des yeux gris, brillants, derrière des lunettes. Il est docteur en philologie. Il a publié des textes de Nietzsche. Ami de Mottl, il a hésité naguère à se faire chef d’orchestre. Il parle avec une extrême aisance l’anglais, le français et l’italien. Avant la guerre, il a beaucoup voyagé. Aujourd’hui, ruiné comme toute l’ancienne classe dirigeante, il est astreint, pour vivre, à des besognes de bureaucrate. A la fois sensible, ambitieux et fier, il voudrait agir mais il se débat dans des mesquineries. Il souffre d’habiter Berlin. Porteur d’un grand nom, il se dit socialiste, surtout pour maintenir son esprit libre. « Je suis Allemand, répète-t-il. Ce serait bien vil de renier mon pays dans les circonstances actuelles. Mais je veux la paix, une compréhension réciproque. Je pense à l’Europe. » Son intelligence est noble et cultivée, avec des fonds d’amertume. Si son courage ne fléchit pas, il jouera un grand rôle… Puisque N. existe, et qu’il n’est sûrement pas le seul de son espèce, je ne dirai jamais que tous les Allemands sont des Boches.
Par la faute du mark, N. ne bouge plus de Berlin, lui qui a passé sa première jeunesse à circuler. Et il lui est impossible, désormais, d’acheter un livre, une revue de l’étranger. Il me questionne avec une ardeur coupée de mélancolies terribles : « Dites-moi, connaissez-vous le dernier livre d’Henri Lichtenberger sur l’Allemagne ? Et le magnifique ouvrage d’Andler sur Nietzsche ? Avez-vous lu Pirandello ? On m’a dit que le Criterion était plus intéressant que le London Mercury : expliquez-moi la différence… Est-ce vrai que les femmes, maintenant, à Paris et à Londres, se fardent beaucoup la figure ? Décrivez-moi une robe à la mode. Ici, je suis enfermé, privé d’air et de lecture. Vous rappelez-vous la place du Dôme, à Florence, avec l’ombre du Baptistère ? Ou bien la vue du coteau de Cologny, à Genève, au mois de juillet, entre six et sept heures du soir ! Hélas, je ne sortirai plus d’Allemagne… »
Nous sommes allés ensemble entendre Tristan à l’Opéra. Magnifique orchestre, dirigé par Schillings que le public n’aime pas et n’associera pas à ses rappels : des violons de velours, des cuivres d’une justesse, d’un éclat extraordinaires. Néanmoins, cette sublime symphonie, si elle est jouée à merveille, l’est sans passion, et il y manque cette fièvre que, précisément, Mottl — vieux souvenirs — faisait surgir de tous les coins obscurs de l’orchestre, ces éclairs de chaleur dans la ténèbre, cette fatalité menant l’amour sans répit à la faute et à la mort.
Fatalité si profondément allemande : ce peuple vénère les grandes forces obscures auxquelles il lui semble impossible de résister, et le romantisme a été l’étrange sabbat où il les évoquait. La nuée, l’immense forêt et la mer éternelle, voilà les thèmes germaniques de Tristan, enlaçant le thème de la passion éternelle et immense. Et dans le désordre actuel, où se noient les individus, les Allemands, à la fin, ne comptent-ils pas sur d’aveugles puissances qui les sauveraient en engloutissant tout le monde ; la « fatalité » n’est-elle pas leur recours suprême ? Que cette notion d’une catastrophe bienfaisante est donc étrangère à un Français, à un Anglais, à un Italien ! J’ai écouté Tristan avec une curiosité nouvelle : pour mieux saisir l’Allemagne d’aujourd’hui, l’Allemagne mythomane et désastreuse.
« Comprenez ceci, me dit quelqu’un. L’Allemagne a interverti ses pôles. Avant la guerre, Berlin, c’était l’autorité, le prestige militaire et policier, l’art officiel, une hiérarchie sociale aux échelons fixes. Aujourd’hui, c’est Munich, l’ancienne Munich des artistes et du carnaval, de la bonhomie et de l’ironie, qui est devenue berlinoise, Munich où demain le prince Ruprecht va être élu président de la république en attendant de suivre l’exemple du prince Napoléon. Berlin, démilitarisé, est entièrement socialiste. Tous les cadres sont rompus ; les croyances traditionnelles, l’esprit de corps, le protocole, les vertus morales et patriotiques s’en vont à la dérive. On y est devenu cosmopolite, notamment sous l’influence de la colonie russe, très nombreuse, et qui propage jusqu’ici la fièvre de Moscou. Tout antisémitisme mis à part, les juifs, qui ne se gênent plus, sont des agents de démoralisation ; beaucoup de médecins israélites, par exemple, poussent à la corruption des mœurs.
« Songez, d’ailleurs, que, sauf la classe des grands industriels et une partie de la classe ouvrière, personne ici ne gagne assez pour vivre. Le salaire, à peine touché, fond dans vos mains à cause de la baisse ininterrompue du mark. Vous avez vu, partout, ces boutiques de changeurs. Pour exister, même misérablement, il est nécessaire de convertir à l’instant tout gain nouveau en monnaie étrangère. Il n’est pas moins nécessaire de spéculer. Épargner serait la pire des folies ; ce serait détruire soi-même ce qu’on a pu gagner au prix d’efforts surhumains. L’État, d’autre part, a tellement exagéré les impôts qu’il est devenu légitime d’échapper par tous les moyens à ses reprises. Une quantité incroyable de gens — hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, enfants, — sont à vendre pour n’importe quel usage. Ne vous récriez pas et ne faites pas le pharisien. Comment pourrait-il en être autrement dans une société où l’insécurité est la règle et où tous les moyens normaux de subsister sont insuffisants.
« Restez quelques jours de plus à Berlin. Je vous mènerai dans des quartiers pauvres, et alors vous verrez ce que c’est que la misère. Je vous montrerai les statistiques des suicides. Je vous introduirai dans des intérieurs dont on a réquisitionné des chambres pour des inconnus sans logements : cette promiscuité a détruit les familles. Je vous présenterai des étudiants qui, faute de ressources, sont mineurs ou terrassiers et qui, le soir, après des journées épuisantes de dix heures, poursuivent des études de philologie ou de droit. Sans doute, avons-nous commis des fautes, des crimes si vous voulez. Mais nous sommes plongés dans un abîme de calamités que nous ne méritons pas tous. Si nous gémissons, je vous jure que ce n’est pas toujours par hypocrisie. Nous sommes affreusement malheureux.
« Nos étudiants, d’ailleurs, ce n’est pas ici qu’il faut les fréquenter, mais dans les villes universitaires de province, où ils se réfugient pour cultiver leur patriotisme, leur haine de la France, leur haine des juifs. Là, à Iéna, à Heidelberg, à Erlangen, ils crient : « A bas Berlin ! » Ils sont anti-républicains, puisque, disent-ils, la république a été fondée sur la trahison. Ils ont reconstitué leurs sociétés d’autrefois, avec leur protocole strict et leurs duels. Le duel leur paraît d’autant plus nécessaire comme entraînement au courage que le service militaire a été aboli. Le sport ne suffit pas pour entretenir l’instinct combatif. Et puis songez que le jeune homme d’aujourd’hui n’a pas connu l’époque de 1914, mais tout au plus la dernière année de la guerre. Il n’admet pas qu’il soit, lui, personnellement coupable du cataclysme. Il n’a fait qu’en souffrir, et il est exalté par la douleur, par son imagination, par son orgueil, par l’enseignement presque unanime de ses maîtres. Dernièrement, un professeur de théologie que je connais ayant décidé d’étudier, dans son séminaire, certains ouvrages de Gœthe, à peine une dizaine d’étudiants sur quatre-vingts sont venus l’entendre. La jeunesse universitaire, dans sa grande majorité, est patriote, belliqueuse, et anti-gœthéenne. »