Pendant les cinq jours que je passe à Berlin, je suis poursuivi par l’anecdote suivante :

Il y a quelques mois environ, un banquier genevois — lequel me le raconta, — reçut la visite d’un confrère allemand qui lui tint à peu près ce langage : « En vendant à l’étranger des milliards de marks, qui, par suite de l’inflation systématisée, ne valent plus rien aujourd’hui, l’Allemagne a réalisé une opération grandiose. Elle a échangé du papier contre de l’or. Et elle s’est procuré dans le monde, par ce moyen, beaucoup mieux que des alliances politiques : des créanciers intéressés à ce qu’elle ne périsse point. Aussi, disons-nous souvent à nos militaires : « Vous avez perdu la guerre, vous n’êtes que des sots. Mais l’après-guerre, c’est nous, les financiers, qui la gagnons. »


On me mène chez Paul Cassirer, le grand marchand de tableaux, l’éditeur bien connu. Il n’est pas là, mais sa secrétaire nous montre un beau Delacroix, rouge et vert (Othello sur le point d’assassiner Desdémone), un Tintoret très chaud, un Tiepolo fougueux, un Jean Bellin, qui arrive tout juste d’Italie, puis, comme modernes, un Cézanne, un portrait de magistrat par Manet. « Il est dans le Duret, monsieur. »

J’interroge sur la peinture allemande. On me répond par Liebermann. J’objecte que cette peinture réaliste mâtinée d’impressionisme, me paraît caduque. Mais la secrétaire n’est pas de cet avis. Elle me montre ses dernières œuvres, des paysages au pastel, qui sont en effet d’une touche légère et d’une très agréable vivacité de couleur. Elle ajoute :

— Nous les vendons à peine les a-t-il terminés. Chaque Allemand veut posséder un Liebermann. Songez donc, aujourd’hui, il faut placer son argent en objets et en œuvres d’art… Notre autre grand peintre, c’est Louis Corinth.

Je manifeste de l’étonnement. En effet, le matin j’ai visité, dans l’ancien palais du kronprinz, converti en musée, une exposition considérable de ce peintre. N’était la signature, la même sur chaque tableau, on pourrait croire à une exposition collective. Corinth a traité tous les genres et usé de toutes les manières, passant du réalisme photographique au futurisme le plus déraisonnable. Peinture vulgaire dans ses moyens et lourde, la plus complètement dépourvue d’agrément ou de caractère qu’on puisse rêver. « Comment, c’est cela, mademoiselle, que vous appelez un grand peintre ? » La secrétaire réplique :

— Mais oui. Sa diversité s’explique quand on sait qu’il a eu plusieurs attaques. Il change de manière à chaque apoplexie… Venez voir nos Kokoschka.

Nous quittons les belles salles tendues de velours et nous descendons à la cave. Oscar Kokoschka, Autrichien de naissance, habite Dresde. Il est peintre et poète. J’avais vu quelques-unes de ses œuvres à Vienne et on me sort ici ses derniers tableaux. Peints avec des couleurs épaisses et violentes, d’une belle tonalité, ils montrent des personnages difformes, des sortes de nains. C’est barbare et étrange, hideux et somptueux. L’objectif de Kokoschka, me dit-on, est de rendre la perspective par la couleur. Mais surtout, il veut effrayer le spectateur.