Faire peur, n’est-ce pas l’idée dernière de beaucoup d’artistes contemporains ? Après Cassirer, je vais au Sturm — maison d’édition et d’exposition — pour voir des expressionnistes. Je tombe sur des aquarelles d’Archipenko, sur des tableaux cubistes de Marc Chagal, Kubin, Nerlinger, Szezuka, Topp. Et je revois une fois de plus, mais avec le même ennui découragé, des combinaisons géométriques et multicolores, des peintures à l’huile sagement faites, sur lesquelles — ô comble de l’audace — on a collé des fragments de journaux.
Je retourne au musée Kaiser-Friedrich. Entre tant de chefs-d’œuvre, je veux emporter dans ma mémoire cette grande dame de Velasquez, au front haut, à la haute coiffure, dont le regard attentif vous scrute profondément, sans rien trahir de soi-même ; cet ange de Rembrandt, aux ailes si larges et si lourdes, l’ange de la bonté excessive ; ces deux Vermeer, dans leur lumière spirituelle…
Et j’emporte aussi l’image, dans la salle somptueuse des Rubens, de ces deux enfants qui regardaient les tableaux, en haillons et pieds nus. Ces petits pieds nus, sur le parquet ciré d’un fastueux musée impérial, ils m’ont fait monter les larmes aux yeux…
Cinq jours à Berlin ne vous fournissent, bien sûr, que des impressions superficielles. Je livre ces quelques pages en prévenant qu’elles sont provisoires et, surtout, qu’elles ne peignent pas toute l’Allemagne. C’est la réaction d’un voyageur rapide et peut-être injuste.
L’atmosphère de cette ville m’est irrespirable. Des Berlinois — encore que parmi eux se trouvent les pires détracteurs de Berlin — me diront : « Demeurez davantage. Vous nous comprendrez si vous nous observez plus longtemps. » C’est possible. Il m’est arrivé de vaincre des répulsions. Je désirerais qu’aucune âme humaine ne me demeurât étrangère. J’ajoute qu’en vouloir à quelqu’un, c’est lui témoigner de l’intérêt.
Il est incontestable que les Allemands sont malheureux. Et même ils sont malades. Je répète qu’il faut les soigner, les soutenir, les guider. Mais ils doivent se laisser faire. Comment la suite invraisemblable de leurs maladresses et de leurs fautes ne les engage-t-elle pas à écouter quelques conseils ? Rien ne serait plus déplorable qu’une révolte haineuse, venue de la gauche ou de la droite, qui les isolerait définitivement. Le peuple allemand est capable de grandes choses, en bien ou en mal. Pour son avenir, et le nôtre, il ne faut pas le laisser à la porte, dans les ténèbres du dehors et les grincements de dents, mais le ramener à la communauté européenne. Il faut le soumettre à un régime régulier, pondéré, à une règle qui dissipe son aigre désespoir. Le devoir de l’Allemagne est de redevenir normale. Mais elle ne peut y réussir toute seule.
Pour faciliter cette convalescence et cette conversion, qu’on la fasse entrer dans la Société des Nations. Là elle retrouverait une collectivité, dont elle prendrait le rythme et l’assiette. Elle cesserait de se singulariser. En contresignant le pacte, elle s’obligerait à payer ses dettes, à désarmer progressivement, elle rapprendrait peu à peu le droit et la bonté, elle redeviendrait enfin — ce qu’elle a été naguère — plus humaine.
Je n’aime pas les Berlinois. Mais est-ce se montrer très cruel que de souhaiter qu’ils guérissent ?