SUÈDE OU LE POURQUOI D’UNE MÉLANCOLIE

La Baltique traversée, lorsqu’on débarque sur le quai de bois de Trelleborg, on s’étonne, après la laideur agressive et désespérée des foules en Allemagne, de trouver des douaniers souriants et bien vêtus. A l’heure dite, un train propre, verni, et qui sent le linge frais — cinq ou six wagons seulement, traînés par une petite locomotive — vous emmène entre des maisons basses construites en briques rouges, puis par une campagne verte et monotone où les moulins à vent, avec leurs antennes, ont l’air de grands insectes domestiqués. Aux stations, sans un cri, sans une bousculade, montent et descendent des voyageurs bien nourris et tranquilles. Puis, sur l’ordre précis d’un chef de gare ganté, en gilet blanc, le train se remet à glisser sur les rails. Les heures s’écoulent : dans ce pays démesuré les trajets sont interminables. Vos voisins de banquette vous passent des journaux volumineux et richement imprimés, et dont vous ne comprenez que les images ; quand vous les rendez à leurs propriétaires, ceux-ci vous sourient avec amitié. Dans le wagon-restaurant, même simplicité et même gentillesse ; à la table de quatre où je me trouve, personne ne veut se servir le premier.

Cette impression d’ordre et de courtoisie, tout, ensuite, la confirme. Nulle part je n’ai vu les taxis et les autos privées obéir avec une telle docilité taciturne aux injonctions muettes des agents. Même parmi les piétons la circulation est réglée. Aucun geste, aucun bavardage inutiles. « A Stockholm, m’explique quelqu’un, vous ne voyez jamais d’attroupement. » De haut en bas du peuple s’exerce une discipline voulue par tous, et qui est bien exceptionnelle dans le monde d’aujourd’hui. La vie y gagne un rythme sûr et lent dont la régularité repose l’esprit. Les cadres sociaux, ici, sont solides ; on regarde volontiers aux autorités constituées, politiques ou professionnelles, et on les suit. Ordre dans l’État, ordre dans les administrations, ordre dans la rue et peut-être dans les pensées : c’est une mise en place générale et méthodique. « Oui, nous aimons obéir — après examen », me dit un Suédois.


Nation éminemment comme il faut. La Cour est comme une académie de bonnes manières, et l’enseignement de la politesse fait partie de l’éducation. Les questions de protocole jouent un rôle essentiel. Dans la rue, les gens se dégantent scrupuleusement avant de se serrer la main. Aux repas le cérémonial prescrit des « skals », ou « santés » qu’on se souhaite à tout bout de champ, en travers de la table, et qui permettent des fraternisations, mais correctes. Après dîner, il est convenable que les invités aillent en corps remercier la maîtresse de maison. Il y a du rituel, du solennel dans ces usages un peu gourmés qui permettent peut-être, en se conformant à une règle apparente, de demeurer secret… J’ai été reçu dans un château du XVIIIe siècle, en pleine forêt, qui réunit sous son toit, comme dans l’ancienne Russie, une nombreuse famille, des servantes et des paysans ; le meilleur souvenir que j’en garde, c’est, au milieu du salon blanc et or, la petite fille de la maison, en robe de mousseline claire, les cheveux tirés, un collier de corail à son cou, et qui venait, le visage immobile de frayeur contenue, faire devant chacun de nous une révérence surannée. Ce fut avec elle et une vieille cousine fort civile, qui lui servait sans doute d’institutrice, que je passai le meilleur de la soirée, goûtant le charme des courtoisies très bien apprises.


S’ils sont bien élevés, les Suédois sont également bien tenus. Ils témoignent d’une extrême et naturelle propreté. Les femmes montrent des teints lavés, d’un rose de fleur, des cheveux en torsades d’or, des corps robustes et drus habillés sans recherche ; sous l’averse, si fréquente, elles vont sans parapluie, enveloppées de manteaux de caoutchouc. A la campagne, la peau claire, les chevelures filasses des paysannes sont rehaussées du rouge et du blanc de lourdes robes brodées. Les hommes, eux, sont tous vêtus de bleu marine ou de beige. Pour un rien, les voilà en jaquette et en haut de forme. La plupart sont glabres, alertes et d’apparence jeune : pas de ventre, pas de flétrissures au visage. Quiconque porte un uniforme est net, sanglé, rasé, et salue en maintenant longtemps la main à la visière, — depuis les agents de police en longues redingotes à boutons d’or et gants jaunes, jusqu’aux employés des trains qui arborent les casquettes galonnées, les cols cassés et les cravates noires de la marine anglaise. Quant aux soldats, l’État les habille de gris-souris soutaché de rouge-framboise, et les coiffe de tricornes relevés, à la façon du XVIIIe siècle. Dans la cavalerie on voit des hussards en bleu foncé à brandebourgs jaune d’œuf, avec des culottes d’une coupe longue et basse ; j’ai noté, à un concours hippique, l’aspect caractéristique d’un brigadier, azur et blanc-neige, les cheveux pâles, les yeux clairs. Le directeur d’une banque qui venait de se faire construire un nouvel immeuble, d’architecture très remarquable, me faisait remarquer qu’aux marbres sombres et polis, aux boiseries cirées, il avait assorti la livrée des garçons de bureau : bleu foncé, noir et argent.


Cette multiplication de la couleur réjouit les yeux. Si, plus tard — mais les pays sont contradictoires comme des personnes, — la Suède vous laisse deviner des arrière-plans, elle vous accueille d’abord avec gaîté. Vert vif des gazons fins, voiles d’un blanc cru penchées sur les flots du golfe, casquettes blanches des étudiants, bleu et jaune de drapeaux innombrables et que soulève sans cesse un léger vent marin. Le long d’étangs encadrés de feuillages, brillent au soleil des parterres de tulipes et de pensées. Dans les jardins foisonnent des sureaux en bouquets superposés, des lilas croulant par masses crémeuses ou violettes parmi des verdures d’une tendre fraîcheur de salade. Et ce bariolage éclate contre des architectures en briques noires ou brunes, d’aspect sévère ; sous des nuages gris-perle aux reflets argentés, au bord de lacs ou de canaux qui doublent cette bigarrure dans leurs miroirs immobiles.

Et les Suédois n’ont pas un moindre amour pour les lumières. En 1923 l’exposition de Gothembourg en donnait des exemples, — cette exposition si amusante avec ses palais aux formes audacieuses et raffinées, très sobres de couleur mais relevés d’un ton pur ; avec, passant sur le tout, mais à peine indiqué, un ressouvenir d’Orient, je ne sais quelle malicieuse turquerie. Dès la nuit tombée — une nuit nordique, bleu-clair, verdâtre au bord de l’horizon — s’allumaient des lanternes de couleur. Des projecteurs au foyer dissimulé éclairaient par en dessous les édifices, allaient caresser à leur faîte, très haut, des figures symboliques. L’opulence à la fois et l’ingéniosité de ces harmonies lumineuses, on les retrouvait dans des salles de danses remplies jusqu’au bord de couples en mouvement, et plongées soudain dans une pénombre que traversaient de longs rayons multicolores. Une recherche si habile de l’effet montrait à quel point le goût n’est que le déguisement élégant de l’intelligence.