Est-il exagéré de dire que cette allégresse des couleurs est le symbole de l’amour que les Suédois portent à la vie ? La vie, ils la veulent libre et saine, heureuse et forte. On est très près ici de la nature, non pour la célébrer seulement, mais pour la servir et en profiter. Les parcs, avec leurs beaux arbres, en témoignent, et aussi les animaux domestiques : il n’y a pas en Angleterre de chevaux, de chiens plus confiants et plus satisfaits, il n’y a pas en Suisse de plus belles bêtes à cornes. Et la préoccupation d’un élevage méthodique s’étend à la race humaine. On sait que les Suédois étaient naguère petits et alcoolisés et qu’un siècle de gymnastique et de tempérance relative les a fortifiés et littéralement grandis. Chaque saison a son sport, et à chaque sport est attachée une joie. Je n’ai pas vu la Suède sous la neige. Mais je l’ai vue en été, avec ses gymnastes dans les stades, ses navigateurs sur les lacs, ses baigneuses naïvement nues. La pudeur suédoise est dans l’âme, non dans les corps qui ne suscitent point de mauvaises pensées. Pour me vanter les bienfaits physiques du service militaire, un jeune homme déploya un véritable enthousiasme. Un autre, un étudiant, m’a raconté que, durant ses vacances, il s’en allait avec des camarades camper en pleine forêt, très loin dans le Nord, et là, durant des jours, coupés de toute civilisation, ils vivaient de leur pêche et de leur chasse.
Amoureux de l’abondance vitale, le Suédois vous demande très naturellement combien vous avez d’enfants. Et aussitôt il vous parle des siens, il vous montre leurs photographies qu’il sort de son portefeuille. Un compagnon de voyage, d’environ trente-cinq ans, qui avait amené la conversation sur ce sujet, me disait, sans la moindre sentimentalité fade, mais au contraire d’un air résolu et viril :
— J’en ai quatre. Et mes enfants, c’est ce que j’aime le plus au monde.
A l’exposition de Gothembourg dont je parlais plus haut, une attraction remportait un grand succès. Était-ce une « rue du Caire », un « village suisse », un endroit à femmes ou à jeux de hasard ? Non, cela s’intitulait le Paradis des enfants. On y entrait par un portail flanqué de grenadiers de huit ans, dans des guérites. Puis, à l’intérieur, réduits à l’échelle enfantine, c’étaient des restaurants, aux tables et aux chaises minuscules, où des petites filles débitaient des sirops et des tartes ; des échoppes de jouets ; des poneys menés par des gamins ; une pelouse où s’ébattaient des chevreaux et de jeunes lapins que les visiteurs puérils avaient le droit de caresser ; une pièce d’eau où plongeait un phoque enfant. Peu à peu, à errer dans cet univers diminué, décoré de peintures qui rappelaient des contes de fées, et à voir l’aisance et le sérieux de ces pygmées qui ne m’accordaient d’ailleurs pas la moindre attention, je me sentis un intrus. « Tout de même, pensais-je, si c’étaient eux qui avaient raison : courir et sauter, inventer des histoires et raffoler de sucreries, voilà peut-être la sagesse véritable que la décrépitude nous interdit. » Mais que les organisateurs d’une exposition aient cherché à divertir les enfants plutôt qu’à multiplier les bastringues, cela en dit long sur un peuple.
Souvent, depuis, la fraîcheur de sensations, la spontanéité dans le rire, l’ingénuité, l’absence de logique rationnelle, la fantaisie romanesque que j’ai remarquées chez des Suédois et des Suédoises, m’ont fait penser qu’ils étaient moins, comme nous, des adultes intellectualisés que des enfants grandis. Ces qualités, ils les doivent à leur bas-âge, qu’ils n’oublient ni ne dédaignent, et ce n’est pas sans motifs que Nils Holgersom est un héros national.
Qu’on ne se représente pas, d’après ces quelques lignes, la Suède comme une vaste nursery peinte au ripolin. Si cette race a le goût de se reproduire, c’est qu’elle est athlétique.
Un grand sculpteur, Carl Millès, a su reconnaître les démarches balancées, les poitrines larges d’hommes et de femmes qui savent respirer, étreindre et bondir, et il a taillé leurs images symboliques. Je lui ai rendu visite dans sa maison suspendue au-dessus d’un fjord. A l’entrée, sous la voûte, un petit trois-mâts est accroché, voiles tendues, prêt à prendre son départ dans le courant d’air de la porte ouverte. La salle crépie à la chaux où nous avons causé contient deux marbres grecs, des statues gothiques, un grand ange de bois, élégant et doré, et puis des atlas, un globe terrestre. Car Millès — visage glabre et triangulaire, prunelles pâles, long bandeau de cheveux, expression mêlée d’humour et de douceur — a passé sa vie à partir et parfois à se sauver.
Sa sculpture est une évocation magnifique de sa patrie. Tels détails particuliers que l’observateur relève au hasard, les voici réunis, mis en place, et d’autant plus significatifs que cet art, rafraîchi d’archaïsme, donne à ses modèles une noblesse primitive qui les transfigure. Corps blonds et musclés, un peu lourds, danseuses entraînées au gymnase, sirènes que j’imagine surgies de la Baltique, avec leurs gros seins et leurs fortes chevelures, — c’est la synthèse suédoise que je cherchais. Auprès de ces nus robustes, formés par la nage et la course, on respire un vent salé et une odeur de sapins.