Millès, encore discuté dans son pays, vit au milieu d’un groupe d’amis. Il vient de modeler la statue de Rudbeckius, en pourpoint et manteau XVIIe, barbu, la Bible à la main. Il est aussi l’auteur de bas-reliefs en bronze et de petits groupes d’albâtre destinés à une église évangélique. Un riche banquier lui a fait exécuter de grands groupes de granit pour la façade de sa banque. Enfin, son plus récent ouvrage est un énorme cheval lancé au galop : cou gonflé, tête petite, crinière courte et ventre rond, il est lourd comme la bête d’un paysan dalécarlien, éperdu comme le coursier d’un dieu scandinave. J’eusse volontiers, sur son dos mythologique, parcouru la terre et le ciel suédois.

Dans son jardin, qu’il a arrangé à l’italienne, avec des bassins aux margelles plates, des pergolas, des allées droites et dallées, Millès a placé entre les cyprès ou au chevet des fontaines ses filles de pierre. Quand nous sortîmes, une averse trempait leurs belles épaules. Mais ces calmes créatures souriaient sous l’embrun. La pluie qui les faisait ruisseler, qui piquait l’eau des bassins et chantait au long des rigoles, nous enveloppait d’une harmonie poétique. Ensuite l’orage redoubla sur le fjord où fumaient des bateaux, noya le paysage, et l’on ne distingua plus entre les pins, tout en bas, luttant contre la rafale, qu’un petit remorqueur peint en vermillon.


Au fond de son golfe marin, appuyée à son lac et mariant ainsi le Mälar à la Baltique, Stockholm offre un spectacle plein de majesté : cette capitale du Nord est pompeuse et historique. Le va-et-vient des petits vapeurs en route à travers l’archipel, le passage plus lent des steamers dans la clameur basse et prolongée de leurs sirènes, l’arrivée des goélettes de Finlande ne parviennent, pas plus que la fumée des cheminées d’usines sur la côte rocheuse, à lui donner un caractère commercial. C’est le massif palais du roi, aux lignes horizontales, qui commande la rade, son miroitement d’eau et les hautes vergues des navires. Des clochers d’églises, des façades de musées affirment ici et là leur primauté. Sur les places, des effigies de conquérants se dressent, à la fois élégants et virils.

Cette politesse suédoise, que j’ai signalée au débarqué, elle n’est pas improvisée. Elle est la tradition seigneuriale d’un peuple civilisé depuis longtemps, qui connaît ses fastes et tient à leur souvenir. Durant des siècles la Suède a engagé de grandes batailles chevaleresques. D’abord pour posséder sa terre et en chasser le Danois, puis le Norvégien, puis le Russe. Ensuite pour défendre et pour exalter sa foi. Gustave Vasa, qui convertit son pays à la Réforme, Gustave-Adolphe qui sauva la cause évangélique en Allemagne, sont des personnages d’une fougue héroïque. La Suède, comme la Hollande, comme l’Espagne, comme l’Autriche — que d’impérialismes ruinés ! — se rappelle avoir été une grande puissance qui, sous la conduite de souverains aventureux, a fait trembler l’Europe. Comment l’histoire de Charles XII, si romanesque, celle de Bernadotte, ne toucheraient-elles pas leurs descendants ? D’autant plus que ces expéditions guerrières ramenaient des trophées qui remplissaient les bibliothèques, les galeries de tableaux. Et l’on construisait des palais, des châteaux, comme ce délicieux Palais de la Noblesse, rose et gris, ou le château de Drottningholm, avec ses parterres à la française, ses statues allégoriques, son pavillon chinois. Depuis, les Suédois n’ont jamais pu se défaire d’un grand goût pour la représentation et la dépense. Ils aiment le luxe, et les économistes vous disent, d’un air chagrin, qu’ils ne mettent pas assez de côté. Il est très curieux de retrouver chez ce peuple aujourd’hui pratique et travailleur, soudain une brusque détente de prodigalité, de galanterie fastueuse. On croyait écouter un banquier positif, regardant, et tout à coup son glorieux XVIIe siècle parle par sa voix.

Patriote, le Suédois l’est même jusqu’au chauvinisme, jusqu’à la xénophobie. Son accueil courtois ne doit pas vous tromper : il sait que vous allez repartir dans quelques jours. Bloqué dans sa péninsule, il n’a comme mitoyen que le Norvégien qui est de même souche, et encore l’aime-t-il peu. Ses autres voisins se trouvent de l’autre côté de la mer. Il est donc habitué à vivre dans l’intimité des siens, d’autant plus que rares sont les visiteurs. Ajoutez que son pays est bourré de richesses latentes qu’il n’exploite pas toutes, mais qu’il surveille jalousement. Autrefois chacun possédait un coin de forêt, une part de haut-fourneau, et l’on débitait le bois, on travaillait le fer d’une manière patriarcale. Ce n’est qu’à partir de 1890, et dans la crainte des intrusions anglaises et allemandes, qu’on a modernisé les industries et créé des sociétés anonymes. Les Suédois apprirent alors l’usage des titres, mais cherchèrent à les garder pour eux.

Sait-on qu’une autorisation du roi est nécessaire pour qu’un étranger puisse exercer en Suède un métier quelconque ? Il est interdit aux étrangers de faire du commerce, d’être fondé de pouvoirs, directeur ou administrateur dans une affaire, de posséder des immeubles ou des bateaux. Quant aux impôts, ils sont plus lourds pour les étrangers que pour les Suédois.

Des centaines de millions dorment encore dans les mines, les forêts et les cours d’eau de Suède. Ce sont les pays pauvres qui thésaurisent, parce qu’ils savent combien il est dur d’acquérir. Mais ici, à l’abri de la concurrence, on gagne de l’argent. La vie est chère, mais elle est bonne. Théâtres, restaurants, dancings sont remplis de foules satisfaites qui boivent et mangent. Sans doute, le climat exige-t-il qu’on se soutienne. Toutefois l’entrain qu’on apporte à se soutenir m’émerveille.


Avant de vous asseoir pour un repas, vous vous approchez d’un dressoir chargé de hors-d’œuvre. Vous commencez par avaler un ou deux verres d’eau-de-vie. Puis, après avoir grassement beurré une tranche de pain très blanc ou une sorte de biscotte plate et cassante, vous entassez sur votre assiette de la salade de légumes mêlée de fruits, du caviar jaune, du homard à la crème, des crevettes en gelée, des œufs sur le plat au saumon fumé, du poisson froid, des rognons en sauce, de l’omelette aux asperges, des champignons farcis.