Quand cette assiette est vide, vous versez de nouveau dans votre gosier un ou deux verres de cette solide eau-de-vie de tout à l’heure.

Ensuite, un peu congestionné peut-être, vous vous mettez à table.


— Alors, conclurez-vous de ce qui précède, le Suédois est un homme pratique, qui mange et boit ferme, fortuné, honnête et bien portant ?

— Mais non. C’est bien plus compliqué.


Visages suédois, réguliers et calmes, on les croit d’abord insensibles. Mais, négligeant l’immobilité cérémonieuse des traits, il faut regarder aux yeux, qui ne trompent pas ; ces yeux, tous gris, ou bleus, ou gris-bleu, étonnamment pâles dans certaines figures bronzées ; des yeux d’eau pure, parfois profonde, des yeux innocents, des yeux, dirait-on, de nouveaux-nés. Ces yeux clairs et doux rayonnent de mélancolie.

Un jour, on m’a montré une fabrique de pâte de bois au bord d’un lac immense ; l’ingénieur qui m’expliquait les machines semblait frappé d’angoisse. Il m’emmena déjeuner dans sa maison, toute seule sur une grève plantée de bouleaux, où l’attendaient sa femme et ses trois enfants — et il eut un sourire désespéré… Ailleurs, dans une demeure provinciale aux corridors dallés et crépis à la chaux, bâtie au coin d’un port qu’embrasait un coucher de soleil à la Claude Lorrain, et si près des navires que leurs gréements se profilaient contre les petits carreaux des fenêtres, une jeune femme, discrète et délicate, me parla de Proust, de Matisse, mais dans ses prunelles transparentes je crus voir se mêler les ondes du regret et celles du souvenir… Que m’importent alors les publications illustrées que me remettent avec obligeance les ministères ou les chambres de commerce. C’est cette tristesse, consciente ou non, c’est ce raffinement d’anxiété que je voudrais saisir, et non les énigmes d’un budget ou d’un bilan. Sont-ils inconsolables, mes interlocuteurs ?

On m’assure que la société suédoise est prudente, qu’elle attache une importance légitime aux apparences ; qu’elle est trop raisonnable pour tirer des déductions excessives et qu’elle ignore l’indiscrétion comme le cynisme. Mais ces natures sérieuses sont à la merci d’une question brusque. Comme la vertu trop confiante, l’incognito, faute de rouerie, peut être mis en déroute. Et puis certaines confidences qu’on ne ferait pas à un ami, à un frère, on les livre à cet inconnu attentif, qui disparaîtra demain. Impossible alors de ne pas constater chez le Suédois, en dehors même des passions charnelles qui ne semblent pas le troubler, une inquiétude chronique d’être ailleurs, inquiétude née du paysage et du climat.