Qu’on y songe : la Suède compte 448.000 kilomètres carrés et elle est longue comme de Hambourg à Naples. Or dans cette vaste contrée ne vivent que cinq millions de personnes. Elle réunit le double accablement d’être trop grande et insuffisamment peuplée.
Lorsqu’on quitte la côte, plate et cultivée, pour s’enfoncer dans l’intérieur, la campagne paraît d’abord monotone. Durant des jours et des jours de voyage, on est gêné d’être si peu diverti, et la répétition éternelle du même motif finit par vous intoxiquer. Ces forêts, indéfiniment étendues, de pins mêlés de bouleaux, ces lacs tous semblables vous engourdissent à la longue. Il y en a trop. Où qu’on regarde, c’est la Suède entière qui vous accueille puisqu’elle est partout identique. Rassemblée, résumée et presque schématisée, elle s’offre en une seule fois et pour toujours.
Comment ne pas être écrasé par tant de solitude ! En chemin de fer et en auto, j’ai parcouru des centaines de kilomètres à travers cet immense parc sauvage. Pas de village. De loin en loin se dresse une maison de bois peinte en rouge sombre, sans chien ni poulailler, close, silencieuse, comme inhabitée. Ensuite la lande recommence à perte de vue. Et puis le froid qui vient dès qu’un nuage passe. Dans les sous-bois de myrtilles et de fougères, pas un oiseau. Voici un lac immobile, désert, endormi, un lac qui attend interminablement ce qui n’arrive jamais… On croirait que tout le monde est parti. Alors, au milieu de ces horizons muets, le temps paraît suspendu. La nature, vous la contemplez vierge, et dans la majesté des premiers jours. Ailleurs, la civilisation vous rassure : ici, vous êtes seul et faible au bord d’un mystérieux gouffre.
Et puis, tout à coup, au détour d’une rivière se dresse une construction trapue en grosses pierres. Est-ce un temple barbare ? Non, une usine électrique. Vous y pénétrez pour voir enfin des figures humaines. Mais, là encore, il n’y a personne. Dans le hall haut comme une église et vide, les turbines tournent de leur propre mouvement ; elles fabriquent de la force et de la lumière pour elles seules, dirait-on. Et la vitalité de ces machines énormes qui se passent de conducteurs aggrave en vous la sensation qu’il n’y a pas assez de monde dans ce pays démesuré, et que le Suédois, pour asservir la nature, a dû se fabriquer des suppléants mécaniques.
Au sortir de l’usine, je me suis arrêté pour regarder la rivière, chargée d’innombrables troncs d’arbres lentement entraînés par le courant. La procession de ces bois flottés révélait bien une intention, une volonté directrice, mais, toujours, l’homme manquait. Et je suis demeuré longtemps à observer, au passage de la cascade, ces blocs à peine dégrossis qui, s’inclinant, basculent, plongent, ressortent plus bas dans les remous du rapide et continuent leur voyage. Ils vont par troupes, pareils à des alligators, parfois précédés d’un chef qui semble les conduire. Certains s’arrêtent dans des criques, flânent, reprennent leur descente plus tard. J’en ai vu un qui avait pénétré dans un petit lac, et qui restait là, à moitié immergé dans le reflet du crépuscule. Et j’ai cru reconnaître le sapin de Henri Heine, en route pour rejoindre son frère du Sud, le palmier.
Ce glissement ininterrompu venu de très loin, ce défilé qui durera pendant des jours et des nuits — on dirait une migration de peuples.
A ces distances, à ces allongements de paysages forestiers jusqu’au pôle, il faut ajouter l’allongement de l’hiver, l’obscurité interminable. Pendant des mois, sur ces solitudes pèsent les ténèbres. Aussi le 23 juin, à la Saint-Jean, célèbre-t-on comme une fête nationale la nuit la plus courte de l’année, et on l’éclaire de grands bûchers pour la raccourcir encore. Hélas ! l’été se confond avec le printemps tardif : là-haut ils en sont encore aux lilas que déjà nous avons épuisé les roses. Les arbres sont en fleurs, mais les fruits auront-ils le temps de mûrir ? Aussi, quelle ardeur à respirer, à vivre. Il est mêlé de désespoir l’amour que les Suédois portent à la belle saison et à sa splendeur menacée, si douce. Surtout durant les heures nocturnes, ces quelques nuits de juin et de juillet, si étrangement différentes des autres, où le jour ne veut pas mourir et persiste comme une longue attente, comme un désir impossible à satisfaire. Nuits transparentes, bleuâtres et nacrées, qui semblent un indicible regret de la veille ; nuits qui, sans rien dissimuler, changent les formes du paysage ; nuits vides et provisoires, où les voix humaines se transposent, étonnées, où les visages pâlissent surnaturellement, où l’on devine quelqu’un, sous l’horizon, qui va revenir ; nuits lunaires sans lune — plutôt nuits où la lune s’est dissoute tout entière pour mêler à l’univers son reflet argenté.
Un petit lac, uni comme une glace, reflétait le ciel pur et rose de dix heures du soir.