Des marins de l’État, vêtus de blanc, passèrent, par groupes de deux, de trois, sans rien dire, et leurs minces silhouettes flottantes s’évanouirent dans la nuit claire.

Une jeune fille parla, d’un accent doux.


De tels instants, subtils et mystérieux, mais trop douloureusement courts, l’appréhension du pesant hiver, font comprendre l’envie de partir qu’éprouve irrésistiblement le Suédois. Il faut fuir ce pays déchirant, ses contrastes et ses excès, aller vers des régions normales. Lorsqu’ils descendent vers le Sud, les Suédois ne cherchent pas l’étrange : ils s’y soustraient. Ainsi se transpose l’instinct viking qui animait leurs anciennes entreprises et qui alimente toujours au fond de leurs âmes cet éternel besoin de départ. Ils ne se lancent plus dans des pirogues de bois. Ce ne sont plus les bandes de Gustave-Adolphe, en perruques et grosses bottes, le mousquet à la main. Mais l’« ailleurs » continue de les tourmenter, et c’est à Paris, à Rome, dans les stations de Suisse et de la Riviera qu’on les retrouve. Comme je les guetterai désormais, maintenant que j’ai surpris, chez eux, les motifs de leur évasion.

Mais leur soupir de soulagement dans une foule en rumeur qui les empêche de penser à eux-mêmes, leur repos en face d’une mer bleue, ne durent guère. La mélancolie qu’ils dépistaient les ressaisit dans leur chambre d’hôtel. Car si révoltés qu’ils soient contre les rigueurs de leur pays, ils ne peuvent s’en passer. En voyageant ils n’ont fait que changer l’objet de leur mélancolie… Un jour, sur un bateau qui naviguait à travers un archipel, je causais avec un Suédois qui, ayant beaucoup couru l’Amérique et les Balkans, m’exposait la nécessité morale où il se trouvait d’habiter New-York ou Vienne. Une pluie glacée nous criblait, voilait à demi, sur l’eau noire, les îlots désolés aux petites constructions qui avaient l’air de boîtes d’allumettes. Je dis sournoisement à mon compagnon : « Je comprends qu’il vous soit impossible de vivre ici. » Il hésita. Nous contournions un rocher rond et mouillé qu’assaillaient, sous le ciel blafard, de gémissantes mouettes. Alors il s’écria, sur un ton de remords et d’ardeur :

— Pardon, j’aime la Suède de toutes mes forces. Et nulle part dans le monde je n’ai vu paysage plus beau que celui-ci.

Personne, comme les Suédois, n’a chanté son pays avec une telle tendresse, mêlée de déceptions. Cette patrie marâtre et maternelle, et qui ne ressemble à aucune autre, inoubliable, dont la cruauté suscite une infinie gratitude, les a envoûtés. Ils partent pour s’affranchir, et reviennent par impossibilité d’être infidèles. Leurs colonies à l’étranger, ils les ont organisées avec un soin méticuleux, multipliant les écoles, les bibliothèques, les églises suédoises, afin que nul Suédois ne s’habitue à l’exil, mais entretienne en lui, inconsolable, le souvenir.

Les gens qui sont nés dans des pays tempérés et faciles, où il y a des places, de l’embauche pour tout le monde, ces gens-là, assurés dans leurs certitudes de propriétaires et de rentiers, qui voient le monde venir à eux, et dont les fils, les filles ne seront pas forcés de s’en aller à l’étranger, ignorent cette piété mystérieuse que nourrit l’absence, ces ferveurs mélancoliques de la mémoire et du désir.


Nous connaissons mal la littérature scandinave, que, cédant au préjugé de la « brume du Nord », nous imaginons obscure et perpétuellement symboliste. Nos pères ont commis à propos d’Ibsen d’énormes contre-sens, qu’il serait amusant de reviser. Strindberg, que les Allemands, les Anglais, les Italiens s’accordent à considérer comme un des génies du XIXe siècle à sa fin, est très incomplètement traduit en français. Selma Lagerlof nous est accessible. Mais j’ai été surpris d’entendre les Suédois mettre Heidenstamm — dont nous ne possédons que deux ou trois romans historiques — sur le même rang qu’elle. Enfin j’avoue que j’ignorais jusqu’aux noms de Karlfeldt et de Fröding, qui sont deux écrivains considérables.