De Karlfeldt, chantre rustique, je ne puis rien dire, car il n’est pas traduit et l’on ne saurait le juger d’après la très médiocre Anthologie d’écrivains suédois contemporains parue chez Larousse. Mais Fröding, je l’ai lu dans une traduction anglaise et, malgré ce double voile, j’ai respiré, frôlé, une poésie subtile et douloureuse. Elle exprime cet amour de la nature et du sol natal, cette raillerie jetée comme un défi et cette ferveur mélancolique dont j’essaye de rassembler ici les indices.

Fröding, né en 1860, mort en 1911, était un journaliste de province. Après avoir étudié à Upsal, il a écoulé sa vie à Karlstad, une petite ville silencieuse du Vermland où l’on m’a parlé de lui comme d’un être délicieux. Il publia quelques volumes de vers, il souffrit d’une grave maladie nerveuse, et mourut fou. Ses compatriotes le saluent comme un de leurs plus grands poètes ; ses funérailles, au dire d’un critique, furent véritablement « royales ». Aujourd’hui encore, sa tombe est couverte de fleurs incessamment renouvelées.

C’était un solitaire, que tourmentait une mélancolie coupée d’accès de joie. Il mesurait en lui le progrès du délire. Et alors le spectacle de la vie lui apparaissait dans la lumière tragique de l’ironie. Son Vermland le consolait, et il n’a cessé de redire la beauté grave et calmante de ses forêts. Il peint les hommes avec exactitude, montrant chez eux l’instinct même le plus brutal. Mais du fait, il s’élève à l’émotion, et l’émotion il la redouble dans l’humour. On l’a comparé à Burns. Comme point de repère, je proposerais Heine. Certains de ses poèmes, d’une pitié qui se moque — Le Poète Wennerbom, Il aurait fallu des étoiles, La Réunion de prières — on sent qu’il avait la gorge serrée en les composant.


Le secret de ce pays tient peut-être dans ses dissonnances. Elles tourmentent la créature suédoise, mais de ce disparate douloureux naît comme une musique, une harmonie nouvelle. A la tristesse, brusquement, s’oppose le rire, un rire qui parfois finit en grimace. Plus j’interroge autour de moi, et plus je note d’étonnants contrastes psychologiques, des merveilles intérieures.

J’ai visité des expositions de jeunes peintres : malgré leurs imitations de Cézanne, de van Dongen et de Picasso — car la plupart d’entre eux s’instruisent dans les ateliers et les cafés de Montparnasse — se manifeste un goût prononcé pour les imaginations légendaires, pour l’esthétique des contes d’enfants, auquel s’ajoute le goût de la drôlerie pincée, presque méchante. Ils semblent préoccupés de mettre en scène de curieux personnages qu’ils tournent en dérision. Ils raillent de façon bizarre. Par là, leur besoin de s’amuser qui frappe dès l’abord se rattache à cette rancœur que l’on découvre ensuite. Il n’est de vraie mélancolie que transpercée d’humour.

Ai-je réussi à faire comprendre combien, à force de se contredire et de se dépasser, cette race élégante et polie se raffine ? Ils en font la confidence dans leur poésie — j’ai indiqué Fröding — dans leur peinture, et surtout dans leur art décoratif. Il n’y a pas de plus belles typographies, de plus belles reliures que chez eux. Leur argenterie, grasse et luxueuse, justement équilibrée, est magnifique. Mais ce qui les exprime le mieux, c’est leur verrerie. Je me rappelle, dans des vitrines tapissées de papier d’argent, éclairées par en haut, des coupes d’une ravissante pureté de formes, d’une idéale transparence. Cristal fait de neige et de lumière, chatoyant, mêlant des reflets opposés, des miroitements de soleil près de s’éteindre sur l’eau, — la Suède.


Je m’explique que les Suédois soient sportifs, soucieux de gaîté, prêts à boire et à manger beaucoup, si c’est pour étourdir une menaçante tristesse. Mieux vaut s’enivrer que de se corrompre. Je m’explique cette noblesse qu’ils portent dans la religion, et pourquoi certains d’entre eux prennent leur revanche d’un monde hostile en s’efforçant vers une perfection intérieure qui ne lui devra rien. Je comprends que cette discipline et cette courtoisie ont pour but de maintenir debout l’individu. Être maître de soi, c’est se défendre contre le froid, contre la solitude, contre l’engourdissement, contre la lâcheté, contre la nuit, contre le rêve. Le respect d’autrui, la pudeur : autant de zones neutres établies entre les humains, et qui les séparent. Il ne faut pas se tromper à une réserve qui n’est si forte que pour protéger, au fond de l’âme des meilleurs, quelque chose d’irréductible et d’inavoué.

Quelqu’un me dit :