— Il y a chez nous un sentiment indéracinable du devoir. Il survit même quand la foi qui l’alimentait a disparu. Plus ou moins, nous nous sentons tous obligés.
D’un autre :
— Les peuples diffèrent selon leurs rapports avec la nature. Il y a ceux qu’elle comble et ceux qui doivent la conquérir. Dans le Nord c’est un combat quotidien pour avoir chaud, pour manger, pour s’abriter. Si l’homme est paresseux ou distrait, il périt… Et une autre différence tient à l’idée que se font les peuples de ce qui est permis et de ce qui est défendu. Dans le Nord nous avons le sentiment du péché, je veux dire du danger.
Un soir, je causais avec trois femmes intelligentes et cultivées, deux touchant à la maturité, la troisième très jeune. J’avais commencé par leur demander :
— N’est-ce pas, à en juger par l’accueil qu’elles leur font, que les Suédoises ne sont pas très habituées aux compliments ?
Elles avaient ri, et confirmé ma remarque ; ensuite, parlant toutes les trois, elles ajoutèrent :
— Chez nous, on se fiance de bonne heure, souvent en secret, et on se marie tôt. Moi, j’avais dix-sept ans, mon mari vingt et un… Moi dix-huit et mon mari vingt-trois… En Suède, l’amour est presque toujours un sentiment d’adolescent. Mais nos adolescences sont réfléchies, sérieuses. Et il doit à cet âge son caractère de parti-pris absolu… Oui, l’amour pour nous est grave, et même ennemi du plaisir. Quelque chose d’unique, et que nous ne remettons pas en question… Un amour correspond à une vie : c’est pour toujours qu’on s’aime. Parfois on s’aperçoit que ce choix ne peut vous satisfaire jusqu’au tombeau. Alors on ne trompe pas son conjoint, ce serait se trahir soi-même : on divorce. Mieux vaut une rupture qu’une compromission… En Suède, il y a beaucoup d’enfants naturels, mais très peu d’adultères… Le Suédois ne pense guère à l’amour après trente ans : à partir de cet âge il n’a plus que des habitudes conjugales. D’ailleurs où trouverait-il le temps d’une intrigue ? Il faut travailler, et ferme : nous nous marions sans dot, et nous ne manquons pas d’enfants à élever. Nous avons notre saison sentimentale, brève comme le printemps d’ici : ensuite l’individu, une fois satisfait, se consacre à sa race, à son pays. Il faut se subordonner. C’est un peu triste… N’oubliez pas que nos femmes ont souvent des occupations professionnelles : c’est une distraction contre l’amour… Sans doute, un Suédois, une Suédoise, même après trente ans, même mariés, pourraient éprouver une grande passion, y céder : mais je crois qu’ils la considéreraient comme un malheur.
Le mari de la jeune femme ajoute :
— Si, dans vos pays méridionaux, la chasteté et la fidélité viriles ne comptent pas, elles sont, dans le Nord, des vertus nobles et même poétiques. Mes compatriotes n’ont pas le goût de la complication et du mensonge : ils vivent sur des sentiments simples, la plupart sur des sentiments sommaires.
— Quand vous êtes entre hommes, de quoi parlez-vous ?