Je me rappelle surtout un incident qui montre bien à quel point ces pensées étaient alors en train de me préoccuper. J’assistais, dans la cathédrale de Saint-Paul, à la cérémonie organisée pour fêter le Jubilé de Diamant de la Reine Victoria ; et, parmi les innombrables personnages curieux qui s’offraient à mes regards, je me rappelle qu’à beaucoup près c’était le représentant du pape qui m’attirait le plus. Je ne cessais pas de l’observer, épiant tous ses gestes, et m’efforçant de me persuader que ce prélat romain se trouvait impressionné par le spectacle de notre Église d’Angleterre dans toute la plénitude de sa gloire. Cette cérémonie était d’ailleurs, vraiment, un spectacle frappant ; et j’éprouvais un enthousiasme profond à la vue du groupe magnifique de nos archevêques et évêques, assemblés sur les marches du chœur, en robes solennelles. Le bruit avait même couru que ces hauts dignitaires avaient consenti à porter des mitres, et cette rumeur avait grandement ému notre monde religieux. En fait, nos évêques ne portaient point de mitres : mais c’était un plaisir de voir l’éclat fastueux des coiffures très diverses qu’ils avaient arborées. L’évêque de Londres, que je revois encore, portait sur la tête une sorte de toque dorée qui valait presque une mitre ; et j’exultais à la pensée des récits et descriptions que devrait faire le prélat papiste, lorsqu’il reviendrait auprès de ses arrogants amis de là-bas. J’eus également plaisir à apprendre, un jour ou deux plus tard, qu’un pasteur anglican de ma connaissance avait été pris pour un prêtre catholique, dans la foule de la sortie.

Chose étrange : je ne fus que très faiblement affecté par la décision papale au sujet des ordres anglicans. Certes, cette décision m’avait surpris, d’autant plus qu’un membre du clergé anglican, revenu de Rome où il avait été en mesure de se bien renseigner, m’avait assuré que la décision nous serait favorable ; mais, encore une fois, jamais la déception ainsi éprouvée ne m’a touché très à fond. J’avais simplement conscience comme d’une certaine sensation de douleur sourde, dans mon âme, toutes les fois que j’y pensais : mais jamais, durant tout le temps qui a précédé ma conversion, la condamnation solennelle de nos ordres anglicans ne m’a fortement remué, dans un sens ni dans l’autre.

Ce fut encore pendant cette année de Kemsing que je reçus ma première confession, celle d’un jeune élève d’Eton qui demeurait aux environs, et qui n’allait point tarder à devenir catholique. Je me rappelle mon émoi à la pensée que quelqu’un pourrait nous déranger pendant la cérémonie : car, bien que la confession fût prêchée dans notre paroisse, elle n’y était pour ainsi dire jamais pratiquée. Je finis par fermer à clef la porte de l’église, tout tremblant d’émoi ; j’écoutai la confession, et puis je m’en revins au presbytère avec le sentiment d’avoir commis une faute à la fois terrible et splendide.

VII

Mes anciens troubles me revinrent donc après une année de répit, et je finis même par être plongé dans une inquiétude pénible. Mais cette inquiétude, je pus le constater dès lors, avait sa source beaucoup plus dans la région des sentiments que dans celle de l’intelligence. J’avais beau lire des livres de controverse anglicans, et me nourrir du recueil de sarcasmes anti-catholiques du savant Littledale, je sentais bien que tout cela n’atteignait pas la source profonde de mes troubles. Ceux-ci provenaient surtout, me semble-t-il, de deux choses : tout d’abord, de cette impression d’isolement que m’avait laissée mon voyage sur le continent, en me faisant voir l’abîme qui séparait mon anglicanisme du reste des Églises chrétiennes ; et secondement ils venaient de la nécessité où j’étais de reconnaître la force des prétentions romaines à continuer l’Église d’avant la Réforme, comme aussi la faiblesse respective de nos propres prétentions anglicanes. Ces deux choses me furent encore bien cruellement rappelées pendant un mois que je passai à Cadenabbia, et pendant lequel je m’étais chargé des fonctions de chapelain anglican dans cette charmante petite station italienne. A Kemsing même, j’ai souvenir d’une circonstance encore qui, s’ajoutant à celles que j’ai mentionnées plus haut, tendait également à accroître mon inquiétude.

A quelques milles de notre paroisse se trouvait un couvent de religieuses anglicanes dont les pratiques extérieures étaient absolument pareilles à celles d’un couvent catholique. Les jours de fêtes non prévues par notre Livre de Prières, telles que la Fête-Dieu et l’Assomption, l’habitude était que certains pasteurs, à la fois de Londres et des paroisses d’alentour, vinssent assister aux offices du couvent ; et c’est ainsi que, plusieurs fois, j’eus l’occasion d’y prendre part. Le missel romain était employé là avec tous ses articles ; et, le jour de la Fête-Dieu, une procession s’organisait qui se conformait jusque dans le moindre détail aux directions précises de la liturgie catholique. Un reposoir était installé dans le beau jardin du couvent, et la procession chantait le Pange lingua. Or, il faut savoir que ces nonnes ne se contentaient nullement de jouer à la vie religieuse : elles célébraient l’office de nuit toutes les nuits, selon l’observance la plus stricte, récitaient naturellement le bréviaire monastique, et vivaient une vie de prière, dans une retraite absolue. Mais il m’était impossible de me persuader, malgré tous mes efforts, que l’atmosphère d’une telle maison eût rien de commun avec celle de notre Église d’Angleterre. Je discutais à l’occasion avec le chapelain du couvent, qui, tout de même que son successeur, allaient me précéder dans l’Église catholique. Je critiquais certains détails : mais les réponses du chapelain, toutes pleines de la science la plus sûre, avait beau vouloir me prouver que l’Église d’Angleterre, étant catholique, pouvait prétendre à tous les privilèges catholiques, ces réponses ne parvenaient pas à me satisfaire. Loin de là, elles m’amenaient à sentir plus vivement que les privilèges catholiques étaient tout à fait étrangers au caractère essentiel de l’Église anglicane, ce qui, du même coup, paraissait impliquer comme conclusion que cette Église n’était pas catholique. Aussi suis-je certain aujourd’hui que ces visites, plus encore peut-être que tout le reste, ont commencé à mettre en pleine lumière devant mes yeux le gouffre qui me séparait de la chrétienté catholique. Je me souviens d’avoir fait don d’une lampe d’argent pour la statue de la Vierge, dans ce couvent, par manière d’entraînement, afin d’essayer de fortifier mes droits à faire partie de l’Église universelle.

VIII

Ainsi le temps coulait, et mon inquiétude s’aggravait. Je commençais à réfléchir sur mon cas. Je me disais que la vie que je menais à Kemsing était trop heureuse pour être sainte, et je méditais d’autres plans d’avenir. J’avais acquis, à ce moment, une certaine habileté dans la prédication. Je pris part à une mission paroissiale, et fus invité par le chanoine missionnaire de notre diocèse à venir décidément m’installer près de lui pour l’aider dans son œuvre. Mais j’avais, depuis lors, formé le rêve de me vouer à la vie religieuse sous sa forme la plus pure : et j’ajouterai que mes velléités de me rendre à l’invitation du chanoine missionnaire furent encore bien réduites lorsque j’appris que, dans la chapelle de Cantorbéry que nous aurions eue, force nous aurait été de renoncer à ce beau cérémonial accoutumé. En toute honnêteté, je ne pense pas que j’aie été, à ce moment ni jamais, un simple « ritualiste », attachant une importance prépondérante à la liturgie ; mais il me semblait évident que la foi et son expression devaient aller de front, et que nous nous rendrions gratuitement la tâche malaisée en voulant prêcher une religion dont les signes extérieurs et l’accompagnement liturgique indispensable se trouveraient absents. Je n’en finis pas moins, cependant, par me décider à accepter l’invitation, si le successeur de mon père, l’archevêque Temple, était d’avis que je l’acceptasse. L’archevêque se montra plein de bonté pour moi : mais sa réponse, après une demi-heure d’entretien, fut tout à fait péremptoire. Elle me fit entendre que j’étais trop jeune pour une tâche aussi importante ; si bien que je m’en retournai à Kemsing avec la résolution arrêtée de m’offrir plutôt à faire partie de cette communauté anglicane de la Résurrection dont j’avais entendu parler bien des fois déjà, avec des éloges respectueux.

Quelques semaines après, j’eus à ce sujet un entretien avec le révérend Gore (aujourd’hui évêque d’Oxford), dans sa maison de chanoine à Westminster ; et je fus définitivement admis à l’épreuve, dans la communauté. Le révérend Gore, lui aussi, me témoigna une bonté et une sympathie extrêmes. Il semblait comprendre mes aspirations, tandis que, de mon côté, je me sentais profondément ému à la fois de sa propre attitude et de la calme atmosphère religieuse qui l’entourait. J’avais désormais l’impression que tous mes troubles avaient pris fin. La pensée de la vie nouvelle qui s’ouvrait devant moi m’excitait et me ravissait infiniment, et il me devenait plus facile que jamais de traiter toutes les « difficultés romaines » comme des tentations diaboliques. En revoyant tout cela aujourd’hui, je comprends que mon attention était simplement distraite, et mon imagination absorbée par la nouveauté du spectacle qui allait s’offrir à moi ; en réalité, mon inquiétude de naguère persistait sans aucun changement. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsque je me rendis à Birkenhaed pour assister à la retraite annuelle de la communauté, par laquelle devait commencer ma période d’épreuve, aucune pensée de pouvoir jamais abandonner la communion anglicane ne m’apparaissait concevable. J’allais être lancé parmi les flots d’une mer entièrement nouvelle ; j’allais vivre comme avaient vécu les moines d’il y a cinq siècles ; j’allais réaliser — d’une manière imprévue, il est vrai — mes anciens rêves de Llandaff et de Damas ; j’allais me consacrer à Dieu, une fois pour toutes, dans la plus haute des vocations accessibles à l’homme.

CHAPITRE III
AU MONASTÈRE ANGLICAN DE MIERFIELD