I

Il me sera toujours impossible de reconnaître exactement la dette de gratitude que je dois à la communauté de la Résurrection, non plus que d’exprimer l’admiration que j’ai constamment ressentie, et continue de ressentir à l’égard de l’esprit et des méthodes de cette communauté. Tout au plus pourrai-je essayer de décrire l’apparence extérieure de la vie de ses membres, en tâchant de mon mieux à faire entrevoir la profonde charité, la fraternité et la dévotion chrétienne dont elle était imprégnée. Il est vrai que les membres de la communauté ne me permettraient plus, aujourd’hui, d’aller séjourner parmi eux comme j’aimerais souvent à le faire ; mais, individuellement, ils m’ont gardé pour la plupart une touchante amitié. J’ai cependant l’idée qu’une telle visite, en raison même de ce sentiment, risquerait de leur être pénible, ainsi qu’à moi ; mais, d’autre part, il faut songer que le fait, pour un anglican, de devenir catholique n’a pas du tout, aux yeux des anciens amis de cet ex-anglican, la signification qu’aurait pour des catholiques une conversion en sens opposé. Car lorsqu’un catholique abandonne l’Église, ceux dont il se sépare le regardent comme un infortuné qui a quitté le bercail du Christ pour se perdre dans un désert. Peu importe la congrégation religieuse nouvelle à laquelle il s’est désormais attaché ; il n’en a pas moins renoncé à faire partie de ce que ses amis considèrent comme l’unique corps du Christ. Lorsqu’un anglican de la Haute Église devient catholique, au contraire, tout ce qu’il fait, au point de vue de la théorie anglicane, est simplement de se transporter d’une région de l’Église universelle dans une autre. D’après la théorie de la « Branche », il a simplement passé d’une branche à une autre ; et d’après la théorie de la « Province », pour employer une phraséologie encore plus récente, il s’est détaché seulement de Cantorbéry, mais non point de l’Église du Christ, comme l’entendent les anglicans. Il a bien, aux yeux de ceux-ci, le grave tort d’être devenu « schismatique », et celui, plus grave encore, d’avoir dénié la validité des ordres qu’il avait naguère acceptés ; mais il n’en est pas moins impossible pour ses amis de le regarder comme un apostat, au sens commun du mot, et le fait est, il faut leur rendre cette justice, que c’est chose très rare qu’ils le regardent comme tel. Assurément, en tout cas, mes anciens frères de la communauté de Mierfield ne m’ont jamais témoigné d’aucune façon une opinion qui aurait été, de leur part, à la fois discourtoise et parfaitement injuste.

Je dois encore noter, avant de procéder à une description sommaire de notre vie à Mierfield, que tout ce que je mettrai dans cette description de l’existence et de la règle de la communauté anglicane ne dépassera jamais ce que peut avoir observé librement tout visiteur qui a séjourné dans la pieuse maison. Chaque famille a ses « secrets » — par où j’entends simplement ses petites habitudes et méthodes de vie intime — et il ne serait ni décent ni loyal à moi d’en faire mention ici. Je me bornerai à dire que ce côté intérieur de notre vie quotidienne, nos relations mutuelles, leur ton et leur atmosphère, étaient d’une douceur infinie, et, avec cela, merveilleusement « chrétiens ». Je suppose qu’il doit y avoir eu, çà et là, des difficultés, inséparables de l’intimité constante de tempéraments aussi nombreux et variés : mais de ces difficultés je n’ai vraiment conservé aucun souvenir. Je me rappelle seulement l’extraordinaire bonté et générosité dont j’ai toujours été comblé.

II

Nous demeurions dans une grande maison entourée de son propre jardin, au sommet d’une hauteur dominant la vallée de la Calder. C’était une région un peu enfumée, avec de hautes cheminées visibles tout à l’entour : mais le large espace de terrain appartenant à la maison nous garantissait de toute sensation de resserrement ou d’encombrement. Notre vie extérieure était une adaptation des anciennes règles religieuses, où se combinaient surtout les traditions monastiques des Rédemptoristes et des Bénédictins. Quelques-uns des frères employaient presque tout leur temps à des travaux d’érudition, s’occupant à éditer des ouvrages liturgiques, des chants religieux, des écrits dogmatiques ou édifiants ; et, à l’usage de ces frères, la communauté possédait une riche bibliothèque d’environ cinq mille volumes. Le reste des frères, qui formaient la majorité, passaient une moitié de l’année en prières et en études dans la maison, et l’autre moitié en travail de mission et d’évangélisation.

Nos journées s’écoulaient d’après un plan très pratique et très simple. Levés vers six heures et demie, nous nous rendions aussitôt à la chapelle pour la prière du matin, avec les psaumes de Primes, et pour l’office de communion ; à huit heures, nous déjeunions ; à neuf heures moins le quart, nous récitions l’office de Tierce et faisions une méditation. Jusqu’à une heure, ensuite, nous travaillions dans la bibliothèque ou dans nos chambres ; et puis, après l’office de Sixte, et les Intercessions, c’était le dîner. L’après-midi commençait par des exercices corporels, promenade ou jardinage ; à quatre heures et demie, nous goûtions après avoir récité None. Et puis, de nouveau, nous travaillions jusqu’à sept heures, où nous allions à la chapelle pour chanter l’office du soir ; nous soupions à la demie, et, après une petite récréation et une ou deux heures de travail, nous récitions les Complies à dix heures moins le quart, après quoi nous rentrions dans nos chambres pour la nuit. Le samedi matin, une sorte de chapitre était tenu où, tous agenouillés, nous faisions une confession publique de tous nos manquements extérieurs à la règle.

La vie de la communauté, au moment où j’y entrai, se trouvait quelque peu dans un état de transition. Les frères se dirigeaient, un peu à tâtons, vers la création d’une règle plus stricte ; et le fait est que, au moment où je me suis séparé d’eux, quatre années plus tard, un développement considérable s’était déjà produit dans le sens d’un mode de vie plus complètement monastique. Le silence, par exemple, s’étendait de plus en plus, à tel point que, durant les derniers temps, nous ne pouvions plus parler depuis les Complies jusqu’au dîner du lendemain. Le travail manuel, avec un nombre d’heures déterminé, était devenu une règle absolue : nous cassions et transportions du charbon, nous cirions nos souliers, et faisions nous-mêmes nos lits. Ma dernière tâche manuelle à Mierfield a été la construction d’un escalier, dans la carrière attenant à la maison. Je travaillais là tous les après-midi, et, tout en taillant mes pierres, je roulais et retournais en moi-même mes difficultés intérieures. De même encore le costume de la communauté, qui d’abord avait été facultatif, évoluait continuellement vers la prescription d’un véritable habit religieux, consistant en une soutane du type bénédictin accompagnée d’une ceinture de cuir. A l’origine, aussi, le chef de la communauté était ordinairement appelé notre « doyen » ; mais lorsque le révérend Gore fut nommé évêque de Birmingham, et que nous nous fûmes choisi un nouveau chef, celui-ci fut dorénavant revêtu du titre de « supérieur ». J’ajouterai que le mot de « Père », pour désigner les membres de la communauté, avait été d’abord plutôt désapprouvé ; vers la fin, au contraire, ce mot était devenu presque d’un emploi général, encore qu’un ou deux membres continuassent à ne pas goûter la signification qu’il impliquait. Tous ces divers changements, ardemment désirés par une majorité dont je faisais partie, n’étaient pas admis sans quelques protestations de la part de trois ou quatre membres attachés aux vues anciennes ; et bien que jamais je n’aie aperçu dans nos rapports rien qui ressemblât à de l’amertume, je me rappelle que l’un des frères, tout au moins, se trouva forcé de quitter la communauté au moment du renouvellement annuel des vœux, faute pour lui de pouvoir s’accommoder de toutes ces innovations, trop « romaines » à son gré.

Quant à ces vœux eux-mêmes, j’aurais plus de peine à les expliquer. Ils ont été plus d’une fois spirituellement raillés dans la presse anglaise, et je dois bien avouer aujourd’hui que les railleries dont on les a accablés n’étaient pas sans quelque raison d’être. Nous étions supposés nous engager au célibat, mais seulement jusqu’au jour où il nous plairait de nous marier. En gros, la période de probation durait normalement une année pleine, de juillet à juillet, après laquelle le novice, si les votes de la communauté l’y autorisaient, se voyait admis à faire sa profession. Celle-ci consistait en une promesse formelle d’observer les règles de la communauté pendant treize mois, et en une expression de l’intention délibérée d’appartenir à cette communauté pour la vie entière. Cette profession n’était donc pas du tout une simple épreuve : elle constituait, en pratique, une intention pour la vie entière, mais avec faculté de se dédire si, pour un motif quelconque, l’existence adoptée se montrait intolérable. La règle essentielle était fondée sur les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. En un mot, le régime de vie était un peu moins rigide que celui des communautés catholiques ordinaires ; mais, à coup sûr, il dépassait de beaucoup en rigueur celui de congrégations dans le genre de l’Oratoire.

Nous étions alors au nombre d’environ quatorze frères, qui tous avaient reçu les ordres de l’Église d’Angleterre, et qui tous avaient une expérience personnelle du travail paroissial. Nous n’avions pas de frères lais : les tâches domestiques indispensables que nous ne pouvions pas accomplir nous-mêmes étaient faites par trois ou quatre serviteurs payés. Depuis, le nombre des membres de la communauté s’est élevé à une moyenne allant de vingt à trente ; un vaste collège de la Résurrection a été élevé sur les terrains dépendant de la communauté, et pourvoit à l’éducation de jeunes gens pauvres en vue du ministère ecclésiastique. Un prieuré a été ouvert à Leeds, et une maison de communauté à Johannesburg, dans l’Afrique du Sud. Je crois savoir aussi que l’on a essayé de s’ajoindre des frères lais. Pareillement l’on m’a dit que la communauté était en train de se faire construire une chapelle. Pendant que j’étais à Mierfield, nous nous servions pour nos offices d’une grande chambre de la maison, très adroitement adaptée et ornée pour nos cérémonies. Celles-ci étaient vraiment à la fois très pieuses et pleines de dignité, mais ne s’élevaient pas, dans leur rituel, au-dessus du niveau ordinaire de ce qu’on peut appeler le parti anglo-catholique. Nous faisions usage de vêtements de toile blanche ; mais plus tard, et tout d’abord au moyen d’un don fait par moi à la communauté, nous avions commencé à substituer aux aubes blanches des vêtements de couleur. Nous ne nous refusions pas à employer l’encens, mais sans aucune cérémonie spéciale ; et quant à ce qui était de notre musique, nous chantions, le plus souvent, un plain-chant non accompagné, adapté aux paroles du Livre de Prières anglican. Je dois le dire en toute franchise, nous ne chantions pas bien ; mais du moins faisions-nous de notre mieux, et je n’oublierai pas aisément l’impression de mystère et de beauté qui s’exhalait de nos offices chantés du dimanche matin. L’autel était du type moyen anglican, avec deux cierges sur l’autel lui-même, deux autres sur les piliers des rideaux, et deux autres encore sur les côtés du chœur. Nous avions également une lampe de sanctuaire, mais dont la vue m’était toujours un peu désagréable, étant donné que la présence de cette lampe ne répondait à aucune signification définie.

III