Il m’est impossible de décrire le profond bonheur dont je jouis à Mierfield. Pendant une année environ, je ne fis que très peu de prédication au dehors, et m’occupai presque entièrement à la prière ainsi qu’aux études théologiques. Mon « maître de noviciat » était un homme singulièrement habile pour la direction des âmes ; et bien qu’il ne fût pas mon confesseur, toujours je le sentais capable et désireux de m’aider. Pendant un temps, il n’y avait avec moi qu’un seul autre candidat soumis à la probation : un Irlandais d’une éloquence et d’une ferveur remarquables, qui allait devenir un prédicateur de missions de premier ordre, mais qui, plus tard, allait quitter la communauté pour se marier. Les circonstances nous forçaient à vivre beaucoup ensemble, et je trouvais en lui un enthousiasme expansif de foi et de confiance dans l’Église d’Angleterre (alternant, il est vrai, avec de sombres dépressions) qui contribuait énormément à me réconforter.
Lorsque le moment de ma profession approcha, cependant, je commençai à me méfier un peu de mon aptitude à la vie de communauté. Ce n’était pas que je fusse encore troublé d’un retour de mes difficultés « romaines » de naguère, car celles-là avaient à peu près complètement disparu ! mais je me demandais si ma position n’était pas trop « avancée » pour que je pusse me satisfaire pleinement de l’esprit de la maison, — et cela d’autant plus que la communauté venait alors de prendre une certaine résolution beaucoup trop timide, à mon gré, en vue d’une crise possible dans l’Église d’Angleterre. Je dois dire que, dès lors, j’en étais venu à admettre en pratique tous les dogmes de l’Église catholique, à la seule exception de celui de l’infaillibilité du pape. J’avais étudié et analysé respectueusement la Théologie morale de Lehmkuhl, en omettant simplement toutes les sections qui traitaient de l’autorité du Souverain Pontife. Je récitais régulièrement mon rosaire, j’invoquais les saints ; j’estimais que le mot « transsubstantiation » était celui qui exprimait le mieux la réalité de la présence de Notre-Seigneur dans le sacrement ; je considérais la pénitence comme le moyen normal par lequel se trouvait remis le péché mortel après le baptême ; enfin je n’avais aucun scrupule à me servir du mot de « messe » pour désigner l’office de la communion. C’étaient également ces doctrines que je prêchais, dans un langage un peu voilé ; et j’avais même constaté qu’elles seules me permettaient de provoquer l’enthousiasme de mes auditeurs. Elles seules, tout au moins, me permettaient de mettre en relief cette adorable personne du Christ, dont je m’efforçais de faire le centre vivant de mon enseignement. Je me rappelle, par exemple, qu’un vicaire indigné m’a reproché d’exposer une doctrine qui lui semblait « un mélange de romanisme et de wesleyanisme », accusation qui m’avait ravi au dernier point. Je dois ajouter que, d’autre part, la communauté en général me faisait l’effet d’être beaucoup trop prudente, en désirant se dissocier du parti extrême dans l’Église d’Angleterre ; pour ma part, c’était pleinement à ce parti que je me rattachais.
Le résultat de ces doutes et scrupules fut que je retardai d’un an encore ma profession, afin de me mieux éprouver. Mais cette année de délai me délivra de toutes mes difficultés. Je commençais à me sentir de plus en plus encouragé dans mon travail de mission, et à reconnaître que ma calme vie à Mierfield me donnait des ressources de toute espèce qu’il m’aurait été impossible d’obtenir ailleurs. Mes lecteurs catholiques auront peine à le croire ; mais c’est un fait que, pendant cette période de ma vie religieuse anglicane, je pouvais passer beaucoup plus d’heures dans le confessionnal que je l’ai pu ensuite dans l’Église catholique : encore que cela s’explique naturellement par ce fait que, depuis ma conversion, je n’ai jamais prêché une mission régulière. Dans une certaine paroisse de Londres, par exemple, quatre journées entières après l’achèvement de notre mission furent employées, par mon collègue et moi, à écouter des confessions, à recommander des résolutions et des règles de vie, cela pendant au moins douze heures chaque jour, tandis que deux heures encore se trouvaient consacrées à des sermons qu’écoutaient de nombreux auditoires.
Ces pieuses tâches, toutefois, ne devaient m’échoir qu’après ma profession. Mais dès avant celle-ci il m’a semblé qu’un très important travail devait être accompli. Nous sortions de notre vie paisible de Mierfield tout brûlants de zèle, et partout nous trouvions des hommes et des femmes qui paraissaient nous attendre. Nous voyions de tous côtés surgir des conversions ; nous apercevions des pécheurs transformés tout d’un coup, par la puissance de Dieu, en des enfants éveillés à la vie spirituelle et enflammés du désir de s’instruire ; nous voyions les tièdes changés en fervents, les obstinés contraints de déposer les armes. Comment douter que la grâce de Dieu fût à l’œuvre avec nous ? Et, si l’Église d’Angleterre était capable d’être employée par Dieu comme l’instrument d’une tâche si belle, comment aurais-je douté désormais de sa mission surnaturelle ? Et donc, cela étant, et puisque par ailleurs j’avais rencontré un bonheur et une inspiration si extrêmes dans ma vie monastique à Mierfield, pourquoi aurais-je hésité davantage à adopter définitivement cette vie ?
IV
Avant ma profession, le révérend Gore, notre supérieur, me demanda, à ma grande surprise, si je ne courais aucun danger de tomber dans le « romanisme ». Très franchement je lui répondis : « Non, autant du moins que je puis en juger ! » Et ce fut sans la moindre alarme que, en juillet 1901, je prononçai mes vœux. J’eus là une journée exceptionnellement heureuse. Je m’étais fait faire une nouvelle soutane, que je suis en train de porter précisément aujourd’hui, après l’avoir fait adapter à la coupe romaine. Ma mère vint à Mierfield, et fut présente à la cérémonie, dans le petit vestibule de la chapelle. Je me vis solennellement installé dans la communauté : tous les frères me baisèrent la main ; je prononçai mes vœux, et reçus la communion comme gage de stabilité. L’après-midi, je fis une promenade en voiture avec ma mère, dans une sorte d’extase bienheureuse.
Et puis, une fois de plus, je me remis au travail. Je crois bien que la partie la plus difficile de ma tâche extérieure consista dans l’étrange diversité des doctrines et des rites avec lesquels il me fut donné de prendre contact parmi les paroissiens anglicans, encore que, d’une manière générale, nous ne fussions invités à conduire des missions que dans des paroisses où l’on acceptait d’avance nos vues et les principes de notre prédication. J’ajouterai que, d’ailleurs, le parti ritualiste extrême était loin de nous regarder comme satisfaisants, et cela, sans doute, surtout à cause de la position personnelle de notre supérieur. Le révérend Gore, en effet, à tort ou à raison, passait pour faire partie de la Haute École libérale ; il était supposé très réservé sur la doctrine de l’Incarnation ; ses idées sur la critique biblique étaient tenues pour dangereuses ; et enfin on le jugeait un peu « original » sur le chapitre du socialisme chrétien. Et il va sans dire que tout cela n’était pas sans me causer une certaine détresse, attendu que, sur ces trois derniers points notamment, je n’étais pas du tout parmi les disciples de notre vénérable supérieur. Mais ce qui m’éprouvait plus encore, comme je l’ai dit, était l’obligation pour moi d’officier dans des paroisses beaucoup moins avancées, où, du reste, je n’étais invité que pour prononcer un sermon de temps à autre, le clergé de l’endroit ayant l’impression que la présence toute passagère de l’un des « frères » de Mierfield n’aurait pas de quoi le compromettre irréparablement. Dans ces églises, tout de même que dans les trois églises anglicanes de Mierfield, où nous suivions les offices, à notre choix, le dimanche soir, j’avais le chagrin de trouver des doctrines et un cérémonial étonnamment divers. Dans l’une de ces églises, le clergé n’avait pas le droit de revêtir des vêtements sacerdotaux ; dans une autre, ces vêtements n’étaient de mise que pour les offices où ne devaient pas assister les gros bonnets protestants de la paroisse. Ici et là, on voilait adroitement les doctrines relatives à la Présence réelle ; la pénitence n’était mentionnée qu’à regret, en passant, et comme un simple « sacrement de réconciliation » ; ou bien l’on ne l’enseignait qu’à un petit nombre de privilégiés, dans de petits offices de confréries, sans compter que, naturellement, nous ne touchions à qu’une dixième partie du profond désaccord de pensée et de sentiments dont il nous était impossible d’ignorer l’existence dans notre Église d’Angleterre.
Du moins avais-je fini, après un peu d’expérience, par être en état de reconnaître aussitôt, sur un simple coup d’œil à l’adresse du pasteur ou de son église, le niveau doctrinal particulier de l’enseignement donné dans une paroisse. Si bien que je m’étais accoutumé à adopter deux ou trois plans différents de prédication, en rapport avec ce niveau des paroisses où je devais prêcher. Dans les moins avancées de ces paroisses, je prêchais simplement l’amour du Christ, ou les joies du repentir, ou encore la paternité de Dieu, avec toute la ferveur qui brûlait en moi, espérant que ces vérités produiraient leurs fruits naturels normalement, un jour ou l’autre, dans les âmes de ceux qui m’écoutaient. La seule fois qu’il me fut donné de prêcher dans l’abbaye de Westminster, je concentrai toutes mes énergies dans un effort pour montrer la personne du Christ au centre de toute la religion chrétienne, m’abstenant de toucher à aucune doctrine plus définie. En quoi je ne me montrais pas aussi courageux qu’un autre des membres de notre communauté qui, dans les mêmes circonstances, avait osé dénoncer les « autels morts » de la vénérable abbaye !
Mais cette nécessité même n’en était pas moins très pénible pour moi ; et c’est ainsi que par degrés, sans que je m’en rendisse bien compte sur le moment, ma confiance dans la valeur divine de l’Église d’Angleterre recommençait, une fois de plus, à s’ébranler. J’avais l’habitude, dans mes moments d’angoisse, de revenir précipitamment à Mierfield, comme au meilleur refuge : car là, tout au moins, je trouvais la paix et une unanimité suffisante. Et puis j’avais découvert un moyen qui me semblait alors tout à fait péremptoire. Je vais essayer d’indiquer brièvement en quoi il consistait.