Après cela, il va sans dire que ces considérations ne résolvaient pas le problème. On me rappelait que Notre-Seigneur aimait à parler par paraboles, et se refusait volontiers à trancher les nœuds par des réponses simples et directes. Il n’y avait rien d’impossible à ce que le fil doré de Son plan divin passât précisément à travers ces fourrés qui me semblaient impénétrables, et que la grande route toute droite ne fût qu’un monument de l’impuissance et de l’erreur humaines.
Aussi, bien que ces points me prédisposassent en faveur de l’Église de Rome, estimais-je qu’il m’était encore nécessaire de beaucoup lire et de beaucoup réfléchir avant de me décider. Sans compter que d’autres points dérivaient de ceux-là, qui exigeaient également une élucidation minutieuse. Par exemple, comment se pouvait-il que des dogmes qui contraignaient aujourd’hui la conscience des fidèles ne l’eussent pas contrainte il y a cent ans ? Que penser de dogmes nouvellement proclamés, comme celui de l’Immaculée-Conception — qui d’ailleurs, comme matière d’opinion privée, me paraissait parfaitement acceptable — et comme celui de l’infaillibilité papale ? Et puis enfin, il restait toujours encore le vieux problème, vainement étudié, des textes relatifs à saint Pierre et des commentaires patristiques à leur sujet.
IX
Si bien qu’il y avait une chose que je commençais à voir avec une certitude de plus en plus accablante : à savoir, qu’il était impossible, en raison des immenses complications de l’histoire, de la philosophie, de l’exégèse, de la loi naturelle, etc., de soutenir avec probabilité n’importe quelle théorie au monde. Les matériaux d’après lesquels je me trouvais forcé de juger, avec toute mon incompétence, étaient comme un vaste kaléidoscope de couleurs. Chaque homme avait une inclination naturelle vers une théorie, et tendait à choisir celle-là. Il était incontestablement possible de trouver des arguments en faveur de l’anglicanisme, ou de la papauté, ou du judaïsme, ou du système des Quakers. Et c’était dans ces conditions, presque désespérantes, que je m’étais mis à l’œuvre ! Mais, avec cela, il y avait une chose qui m’apparaissait, par degrés, non moins évidente : à savoir, que l’intelligence, réduite à ses propres moyens, ne pouvait prouver que très peu. L’énigme que Dieu m’avait donné à résoudre consistait en des éléments dont la solution avait besoin non seulement de la tête, mais aussi du cœur, de l’imagination, des intuitions, en un mot de notre nature humaine tout entière. C’était chose impossible d’échapper complètement à notre prévention native : mais du moins je devais faire de mon mieux. Je devais me reculer un peu de la toile, et regarder la peinture d’ensemble, au lieu de me tenir penché sur elle avec un centimètre. Voilà ce que je sentis de plus en plus, à mesure que j’avançais dans mon enquête ! Mais, avant d’en arriver là, je m’étais plongé à l’aveugle dans le tourbillon affolant de la controverse.
J’ennuierais le lecteur en essayant de lui fournir une liste un peu complète de tous les ouvrages de controverse que j’ai lus, pendant les huit derniers mois de ma période anglicane. Je dévorais littéralement tout ce que je pouvais trouver, dans les deux camps. Je me nourrissais des livres du Révérend Gore, de Richardson, de Pusey, de Ryder, de Littledale, de Puller, de Stone, de Percival, de Mortimer, de Mallock, de Rivington. J’étudiais avec soin un manuscrit sur l’histoire du règne d’Élisabeth ; je prenais des notes en abondance ; et enfin je lisais le Développement de Newman, ainsi que la réponse de Mozley. Je cherchais aussi l’interprétation de divers points chez les Pères, mais avec une espèce de désespoir, en me sachant tout à fait incompétent pour décider, là où de grands savants s’étaient trouvés en désaccord. Je dois avouer que toutes ces lectures m’ont troublé et désolé au dernier point. Ne valait-il pas mieux pour moi abandonner ces recherches poussiéreuses, et rester paisiblement dans la situation où m’avait placé la Providence divine ? Après tout, une renaissance extraordinaire de vie spirituelle s’était produite, récemment, dans l’Église d’Angleterre, et la nature de ma tâche de missionnaire m’avait tout particulièrement permis d’en constater les effets. Ne serait-ce pas une sorte de péché contre le Saint-Esprit, de tourner le dos à une œuvre aussi manifestement solide de la grâce, pour me mettre en quête de ce qui pourrait bien n’être qu’un brillant et séduisant fantôme ?
CHAPITRE V
LA MONTÉE DÉCISIVE
I
Par degrés, cependant, trois choses se dégagèrent pour moi de ce bruyant tourbillon d’idées et écrits. La première de ces trois choses fut une pensée. Mon supérieur m’avait donné à entendre que je m’exposais sans aucun doute au péché d’orgueil en me hasardant à dresser mon opinion propre contre les vues d’hommes tels que Pusey et Keble, d’hommes qui m’étaient infiniment supérieurs en science, en expérience, et en valeur morale. Ces hommes avaient pénétré dans toutes les questions qui m’occupaient, les avaient explorées bien plus profondément que je pouvais jamais espérer de le faire : et ils étaient arrivés à la conclusion que les titres de Rome n’étaient point justifiés, et que l’Église d’Angleterre formait, tout au moins, une partie de l’Église du Christ. Or, je compris clairement, tout d’un coup, ce que j’avais seulement soupçonné jusque-là : à savoir que si, comme je le croyais, l’Église du Christ était la voie divine du salut, c’était chose impossible que la découverte de cette voie fût une affaire d’intelligence ou d’érudition, car, à ce prix, le salut deviendrait plus facile pour l’homme adroit et possédant des loisirs que pour l’homme simple et n’ayant point le temps de longues réflexions. Et quant à ce qui était de la sainteté d’hommes tels que Pusey, je me dis que, somme toute, le Christ était venu en ce monde pour sauver les pécheurs. Deux ou trois textes de l’Écriture commencèrent à m’apparaître en lettres de flamme. « Il y aura un grand chemin, écrivait Isaïe, et le racheté y marchera. Celui qui s’y sera engagé, si même il est sot, ne risquera pas de s’égarer. » D’autre part, Notre-Seigneur a dit : « Une cité placée sur une montagne ne saurait être cachée. » Et encore : « A moins que vous deveniez pareils à de petits enfants, vous ne pourrez pas entrer dans le royaume des cieux ! » Ou bien encore : « Je te remercie, O mon Père, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et les as révélées aux tout petits ! »
Je ne saurais décrire le soulagement que m’a apporté cette pensée. Je voyais maintenant que mes difficultés intellectuelles ne constituaient pas du tout le vrai cœur de l’affaire, et que je n’avais aucun droit de me décourager parce que je me savais infiniment inférieur à d’autres qui avaient décidé contre la cause que je commençais à reconnaître pour vraie. L’humilité et la bonne foi, je m’en rendais compte à présent, avaient bien plus d’importance que toute l’érudition patristique. Et aussi commençai-je depuis lors, bien plus encore qu’auparavant, à aspirer vers ces deux vertus, et à me remettre entre les mains de Dieu. Tous les jours, je pratiquais l’un des actes d’humilité recommandés par saint Ignace dans ses Exercices spirituels. En fait, je crois même que, sous l’excès de la réaction, je courais un certain danger de retomber dans le quiétisme.
Mais alors deux livres vinrent à mon secours, le Développement de Newman, et la Déruption doctrinale de Mallock. Il y eut aussi l’un des Essais du Père Carson qui me fut très précieux durant cette crise — celui qui traitait de la croissance de l’Église depuis son état embryonnaire jusqu’à sa pleine virilité ; car peut-être était-ce la doctrine de cet essai qui m’aidait le mieux à résoudre mes dernières difficultés. Et enfin je dois citer le livre de M. Spencer Jones sur l’Angleterre et le Saint-Siège, ouvrage des plus remarquables, écrit par un homme qui est encore aujourd’hui pasteur de l’Église d’Angleterre. Chacun de ces livres m’aidait à sa façon, non point peut-être directement pour l’acquisition de ma foi nouvelle — car celle-ci se formait en moi aussi indépendamment de tout effort intellectuel que de tout attrait sentimental : mais ces divers écrits avaient pour moi l’avantage, d’une part, de détruire les obstacles qui se dressaient entre Rome et moi, et d’autre part de détruire les derniers vestiges de liens théoriques qui me rattachaient à l’Église d’Angleterre. Grâce à eux je commençais désormais à voir poindre nettement, comme des montagnes à travers une brume matinale, les contours de ce que j’appellerai les vues générales des deux communions entre lesquelles je me trouvais partagé.